En plein dans le mille

Dans le cadre d’Éducation et Proximité, programme d’éducation artistique et culturelle, lancé en 2013 par La Colline- Théâtre National, et rejoint depuis par le Théâtre National de Strasbourg et la Comédie-Centre Dramatique National de Reims, Pauline Peyrade questionne la notion du viol et du consentement à travers une pièce coup de poing. La mise en scène implacable d’Anne Théron et le jeu percutant d’Elphège Kongombe Yamalé et de Mélody Pini en soulignent toute la férocité.

C’est à Obernai, dans un lycée agricole, à quelques encablures de Strasbourg, que nous avons rendez-vous. Devant deux classes de lycée, l’une venant de la filière générale, l’autre de l’enseignement professionnel, Elphège Kongombe Yamalé et Mélody Pini, deux comédiennes fraîchement sorties de l’école du TNS, s’apprêtent à entrer en scène. Ici le cadre est idyllique, un amphithéâtre est mis à leur disposition, ce qui est rare, souvent, elles jouent dans une salle de cours, aussi le dispositif scénique, quelques pendillons, un comptoir et une palissade, est fait pour. Le spectacle a été conçu pour être itinérant.

Une soixante d’élèves sont présents, quelques adultes. L’agitation, la fébrilité sont palpables. Tous ont été préparé au spectacle qu’ils vont voir. Il s’inscrit dans le cadre d’Éducation et Proximité, un programme conçu et mis en place par La Colline – théâtre national en 2013 et qui se déploie depuis maintenant trois ans, dans le Grand Est en partenariat avec le Théâtre National de Strasbourg et La Comédie – Centre dramatique national de Reims. L’objectif affiché est clair, favoriser la cohésion sociale à travers le théâtre, l’art dramatique en faisant se rencontrer les élèves d’un même territoire issus d’établissements différents.

A travers un parcours de spectateurs dédié, chaque structure espère sensibiliser la jeune génération à des œuvres contemporaines autant que classiques, de développer un esprit critique, un goût de l’écriture et l’envie pourquoi pas de fouler les planches. A Strasbourg, les adolescents pourront découvrir L’ennemi du peuple d’Ibsen, mis en scène par François Sivadier, Le reste vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp, mis en scène par Daniel Jeanneteau et Nickel de Pauline Haudepin, mis en scène par Mathilde Delahaye et échanger leur impression à l’issue de chaque représentation.

Depuis sa création, le projet s’articule autour de la création d’une forme itinérante ensuite présentée dans les établissements scolaires. Cette année, commande a été passée à Pauline Peyrade pour l’écriture, à Anne Théron, artiste associée du TNS, pour la mise en scène. S’inspirant d’un fait divers particulièrement choquant, la non-reconnaissance du viol d’une gamine de onze ans par un jeune homme de 22 ans, par la cour d’assises de Seine-et-Marne, cette dernière n’ayant pu établir la notion de non-consentement, l’autrice tisse le récit d’un dérapage et de ses conséquences. Elle l’inscrit dans le parler et l’air du temps.

Jouant des temporalités, retraçant les faits, disséquant les pensées de la victime et de l’agresseur, elle met en exergue le drame, ses tenants et aboutissants. Sans juger, sans tenter d’expliquer l’indicible, elle donne des indices, ouvre des pistes. Elle, interprétée avec intensité par Mélody Pini, est une enfant qui joue aux grandes, aux rebelles. Elle ne veut pas être surveillée, elle veut vivre. Lui, impressionnante Elphège Kongombe Yamalé, est un jeune adulte doux, qui joue au dur. Confus dans ses sentiments, troublé par le corps à peine pubère de la sœur de son ami, avec qui il a quelque démêlés, un geste, une attitude, une parole, va le faire basculer de gentil dragueur à prédateur.

Avec délicatesse, Anne Théron s’empare de ce texte violent, lui donne une rondeur singulière, une âpreté mordante. Utilisant le rap, la rage, comme vecteur, elle questionne habilement les désirs adolescents, la découverte de la sexualité, les émotions embrouillées qu’elle engendre. Ciselant les mots, usant d’images percutantes, elle touche juste en obligeant chacun à s’interroger, à remettre en cause notre éducation, quelles que soient nos origines, qui veut que la femme soit une tentatrice en puissance et l’homme un être faible, incapable de dominer ses pulsions.

Avec A la carabine, le programme Éducation & Proximité touche sa cible au cœur. Bravo !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Obernai


A la Carabine de Pauline Peyrade
TNS
1, avenue de la Marseillaise
67000 Strasbourg


Mise en scène d’Anne Théron assistée de Claire Schmitt et Anthony Thibault
Avec Elphège Kongombe Yamalé et de Mélody Pini
Musique de Fabrice Theuillon (The Wolphonics)

Crédit photos © Jean Louis Fernandez

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