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Dorothy Parker ou Excusez-moi pour la poussière, un portrait sans retouche

Le verbe est vif, franc. La langue acérée, piquante. La tournure caustique, cinglante. L’allure est impeccable, chic. L’haleine, chargée d’alcool, de mots crus. Par ces petites touches précises, concises, la plume aiguisée de Jean-Luc Seigle esquisse le portrait sans retouches de Dorothy Parker. Entre humour féroce et mélancolie tragique, la savoureuse Natalia Dontcheva, portant perruque brune pour l’occasion, se glisse avec délectation et plaisir non retenu dans la peau de la célèbre critique new- yorkaise. Les mots d’esprit fusent, aussi tranchants que des lames de rasoirs. Croquée par son regard critique, la société américaine apparaît dans tout son cynisme flamboyant… Fascinant !..

Le décor est sobre, épuré. Les tons sont gris, beiges. Au fond, une entrée, rappelant les chambres des palaces new-yorkais ; au centre, un sofa, immense, sur lequel une femme en nuisette, portant manteau de fourrure, est littéralement affalée. Devant, il y a une table basse, où traîne une bouteille de whisky désespérément vide. Sur la droite, un petit bureau où trône une machine à écrire, typique des années 1950.

elegante, Dorothy Parker aime provoquer. C'est en robe rouge Dior qu'elle ira se défendre face à la commission anti communiste.

Le téléphone sonne. Au bout du fil, le réceptionniste, un « noir » avec qui elle a établi une étrange relation pleine de connivence et de complicité, lui rappelle que c’est le matin et qu’elle lui avait demandé de la réveiller. Collier de perles, bracelets en or, la brunette (fascinante Natalia Dontcheva) émerge des brumes de la nuit et des vapeurs de l’alcool. Très vite, un verre de bourbon à la main, elle retrouve ses esprits et son humour caustique.

Elle, c’est Dorothy Parker, critique new-yorkaise connue pour ses prises de position politiques, ses articles écrits au vitriol ou débordant d’un enthousiasme terriblement communicatif, et pour les scénarii qu’elle a cosigné pour Hollywood. Femme de lettres, amie de Scott Fitzgerald, brouillée avec Ernest Hemingway, de sa voix grave, rocailleuse, fêlée, elle évoque la société américaine dans ce qu’elle a de plus hypocrite, de plus vil, de plus faux. Alcoolique, mondaine, membre éminent de l’intelligentsia américaine, elle brûle sa vie par les deux bouts. Excessive, féministe, moderne, subversive, elle est à l’origine de la ligue anti-nazie en 1936. Humaniste, engagée politiquement, elle se bat pour défendre Sacco et Vanzetti, et milite pour la cause noire. A sa mort, elle lègue d’ailleurs tous ses biens à Martin Luther King.

Nouvelliste reconnue, poétesse à ses heures perdues, Dorothy Parker n’a qu’un véritable désir dans la vie : écrire un roman. Pas un simple roman, mais celui d’une génération, celui que l’Amérique attend. Encouragée par ses proches, elle est persuadée en être capable. Malheureusement, elle n’y arrivera jamais. Cet échec permanent est à la fois sa plus grande douleur et sa principale force.

Triste, sincère et mélancolique, elle noie sa frustration dans l’alcool et dans un humour féroce, lucide. Désabusée, cruelle, drôle, ses mots sont tranchants, vifs, âpres. Ils égratignent, éreintent les stars de son temps, les écrivains, les actrices, les femmes au foyer, etc. Personne n’est épargné.

Avec finesse, Jean-Luc Seigle redonne vie à cette icône américaine. De sa plume délicate, il peint le portrait d’une femme élégante, brillante, mais terriblement complexe. Incapable d’être seule avec elle-même, elle s’enivre d’alcool. Plus à l’aise un verre à la main, elle se livre sans fard, sans langue de bois, avec la même lucidité qui caractérise son œuvre. Elle parle de ses relations avec son mari qu’elle épousa deux fois, avec ses riches amies qui financent son goût du luxe, de l’amour, de la famille qu’elle n’arrive pas à construire, du monde qui l’entoure, de la société américaine, du racisme, de l’antisémitisme et du maccarthysme dont elle sera une des victimes. Loin de trahir le style sombre, désopilant, acide et féroce de Dorothy Parker, l’auteur a su s’inspirer de sa verve si piquante et si drôle, et livre un texte émouvant, bourré d’humour noir.

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Le réalisme de ces huit scènes imaginaires ressuscitant l’écrivaine américaine ne serait pas aussi prégnant sans le talent de la blonde Natalia Dontcheva. Perruque brune pour l’occasion, la comédienne se glisse avec aisance dans la peau de celle qui fit longtemps la pluie et le beau temps dans les milieux littéraires et théâtraux new yorkais. Sous la direction d’Arnaud Sélignac, elle livre une interprétation tout en retenue et élégance. Portant divinement une robe Dior vintage, elle fait vibrer avec maestria son timbre rauque et séduit l’auditoire.

Embarqué dans la pensée de cette femme hors du commun, le public s’amuse, jubile des saillies verbales de notre protagoniste, s’émeut de sa triste mélancolie, de son besoin viscéral d’être aimée, et ne peut qu’adhérer à son sens de la justice et à ses combats politiques… Brillant !…

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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Théâtre Le Lucernaire
53 rue Notre-Dame des Champs
75006 paris
jusqu’au au 19 mars 2016
du mardi au samedi à 19h
Durée 1h15

mise en scène d’Arnaud Sélignac
assisté de Deborah Saiag
avec
Natalia Dontcheva
décors et costumes de David Belugou
musique de Fabrice Aboulker et Damien Roche
production de Ladyboys films en partenariat avec DG conseil
coréalisation théâtre lucernaire

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