Dom Juan à quatre mains au TCI

Après avoir été présenté l’an passé au théâtre de l’Union, le Dom Juan clownesque et psychédélique, monté par le duo infernal Jean Lambert-wild – Lorenzo Malaguerra, pose, pour quelques semaines, ses valises au théâtre de la Cité. Retour sur une création haute en couleur et une collaboration fructueuse.

Comment l’envie de travailler ensemble est-elle née ? 

Lorenzo Malaguerra : On s’est rencontré à Avignon, il y a une dizaine d’années. Je venais de reprendre la direction du théâtre du Crochetan (Monthey, Suisse) et je cherchais de nouveaux projets. J’avais déjà vu quelques spectacles de Jean, j’aimais bien son univers, mais nous n’avions pas eu l’occasion d’échanger sur nos pratiques. Je lui ai donc demandé tout naturellement un rendez-vous. On devait se voir une petite demi-heure, finalement nous avons passé l’après-midi ensemble. Ça été un vrai coup de foudre amical avant de devenir une collaboration artistique. Très vite, on a décidé de monter ensemble La sagesse des abeilles de Michel Onfray

Jean Lambert-wild : Au début, l’intention de Lorenzo était de d’inviter un spectacle dans sa programmation. Mais il y a eu rapidement une telle connivence entre nous qu’il nous a semblés plus intéressant de créer ensemble. De spectacle en spectacle, nous nous sommes rendu compte que notre relation artistique était une évidence. Nous nous enrichissions l’un de l’autre car nous sommes très complémentaires que ce soit au niveau de nos compétences, ou dans notre manière de travailler. C’est ainsi qu’est née ce que l’on appelle « Notre grande entente ». A partir de là, nous avons décidé de cosigner nombreuses pièces ensemble, quasiment toutes nos productions. 

Comment fonctionne votre duo ? 

Lorenzo Malaguerra : Jean est plutôt sur la scénographie, sur l’écriture, sur l’angle avec lequel nous abordons les œuvres que nous choisissons de monter. On prend le temps à chaque fois de beaucoup discuter, de disséquer l’œuvre à l’once de nos expériences, de nos croyances, de nos vérités. Pour ma part, je m’occupe plutôt de la direction d’acteurs, du jeu. Je suis comme un regard extérieur. Tout cela s’affine avec le temps, se peaufine. Chacun apporte sa pierre à l’édifice. Ce qui est assez drôle, c’est que nous ne réagissons pas du tout au même chose. Je suis plus dans le détail, Jean est plus dans la vision d’ensemble. 

Jean Lambert-wild : Suite au texte que nous avons écrit ensemble la Grande Entente, qui était un anti-manifeste, un journaliste nous a fait remarquer que nous étions l’un le cerveau droit, l’autre le gauche. C’est une image assez juste de notre binôme. Et puis, l’avantage d’être deux sur un projet, c’est que lorsque l’un est fatigué, l’autre prend le relais. Par ailleurs, au-delà des mises en scène que nous faisons ensemble, étant tous les deux des directeurs de lieux, nous avons de longues discussions sur les politiques artistiques. Nous réfléchissons ensemble aux possibilités de mieux faire circuler les œuvres d’un pays à l’autre, de favoriser les échanges entre les compagnies, d’améliorer la formation de l’art dramatique, etc. on est dans un vrai partage. Tout se fait avec simplicité, dans une ambiance très détendue.

Comment se fait le choix des œuvres ? 

Jean Lambert-wild : C’est assez naturel. Tout est posé sur la table. On met en commun nos idées, nos envies. En fonction du moment, des occasions qui s’offrent à nous, du théâtre qu’on a envie de défendre, de nos nécessités poétiques et politiques. Un texte ressort et on se lance dans l’aventure. Pour les trente ans du théâtre du Crochetan, Lorenzo avait la possibilité de mettre en scène un cabaret débridé avec la Compagnie de l’Ovale. Ils m’ont proposé de les rejoindre. On n’a pas hésité. Ça a été une expérience formidable. Autre exemple, Roberto Zucco, est né du profond désir de Lorenzo de montrer ce texte et de la volonté de Yun-Cheol Kim directeur à l’époque de la National theater compagny of Korea. Je l’ai relu. J’ai tout de suite compris l’intuition de Lorenzo. On l’a créé à Séoul. Alors que Yotaro au pays des Yôkais créé au Japon à l’invitation de Satoshi Miyagi au SPAC à Shizuoka, est le fruit de ma passion pour les mangas et les Yokaïs.

Qui a eu l’idée de s’attaquer à Dom Juan de Molière ? 

Lorenzo Malaguerra : Pour le coup, c’est une idée commune. C’était la suite logique d’un questionnement sur ce qui est monstrueux, c’est à dire contraire à l’ordre social comme à l’ordre de la nature. On a commencé avec Lucky, c’est la première fois que le Gramblanc – le clown blanc de Jean – parle. Il devenait du coup un personnage un peu étrange et grinçant, très décalé dans un univers théâtral. Cela nous a mené à Richard III de Shakespeare, qui incarne le tragique et l’horreur. Il nous a semblé que Dom Juan entrait parfaitement dans cette galerie. C’est un monstre à sa manière. Une pièce en menant une autre, l’an prochain nous monterons une adaptation de Macbeth en Corée ou Jean devrait jouer en duo avec Lee Jaram.

Justement d’où vient le clown ? 

Jean Lambert-wild : Je crois que travailler le geste d’un clown blanc et ce qui me donne le plus d’opportunité d’exprimer mon identité poétique. C’est une figure que je travaille avec ma singularité. Elle s’est imposée à moi au fil du temps, lentement. Elle m’anime esthétiquement et artistiquement. Gramblanc est sorti de de la nuit, du puits des peurs qui traverse les âges. Catherine Lefeuvre en parle mieux que moi car elle l’a vu naitre et grandir. Elle m’écrit d’ailleurs des entrées Clownesques comme Coloris Vitalis ou Un Clown à la mer dont la sensibilité réveille toutes les expressions et frissons de Gramblanc. Dans Ubu Roi, que nous allons bientôt mettre en travail avec Lorenzo. Cédric Paga serait Le père Ubu et j’aurai le privilège de l’accompagner en mère Ubu. Gramblanc est un hôtel à fantômes, il a cette capacité de pouvoir se transformer au fil des pièces, de devenir autre, tout en gardant certaines de ses caractéristiques et énergies principales. Sur ce futur projet nous travaillerons avec des « drag queens » et des « drag kings », car dans leur manière de se transformer, ils affirment une vraie identité poétique dont le geste libre nous affranchi de toute morale. Pour moi, ils sont une lignée splendide des clowns blancs. 

Comment, Lorenzo ,abordez-vous ce personnage assez central dans votre œuvre commune ?

Lorenzo Malaguerra : Ce qui est très émouvant, c’est de lui apprendre à parler. Je me souviens d’une répétition à Monthey, où Jean n’arrivait pas à prononcer un mot. Les sons qu’il émettait, étaient très étranges. Il y a un accouchement dans la douleur de la parole. A partir de ce moment-là. C’est un instrument très agréable à jouer. Un geste, un regard suffisent pour qu’il propose quelque chose. C’est assez passionnant. Sur Dom Juan, la question s’est posée. C’est un homme très élégant, très charismatique. Au début, j’avais du mal à voir comment le clown allait s’emparer de ce personnage. Et finalement, il me l’a fait découvrir, a dévoilé son essence, le bois dont il est vraiment fait. Cruel, cynique, monstrueux, il se fout de tout, avec le clown on atteint son cœur. C’est d’ailleurs souvent le cas. Il agit comme un révélateur des différents caractères que l’on traite. On va directement au but. On est toute suite dans l’action, dans l’émotion. Toujours identique en façade, il n’est jamais le même au fil des spectacles. Il se métamorphose. 

Jean Lambert-Wild : il n’est pas exclusif. Dans Roberto Zucco, il n’y ait pas. Le clown est présent uniquement quand il trouve sa place. Il fait partie des arts mineurs. Sans mauvais jeu de mot, il faut aller au charbon pour qu’il existe pour qu’il se développe. Il ne peut s’épanouir que dans l’inlassable répétition d’un geste qui trouve sa cadence, son immédiateté sans souci du temps. C’est toujours une expérience bouleversante. 

Le spectacle tourne pas mal, comme d’ailleurs la plupart de vos créations, est-ce une volonté de votre part ? 

Jean Lambert-Wild : C’est une vraie nécessité poétique et politique qu’un spectacle vive, prenne son envol et s’enrichisse des retours que nous avons. Il doit s’installer dans la durée pour se polir, se ciseler et rencontrer le public. Le Richard III par exemple à tourner 4 saisons et a totalisé plus de 120 dates. En attendant Godot a aussi eu une très belle exploitation. On espère qu’il en sera de même pour Dom Juan. Un spectacle trouve sa logique dans la rencontre avec un public divers et varié. C’est nécessaire à mon sens. De plus en plus, d’ailleurs nous partons à l’étranger monter des créations qui elles aussi ont de longues exploitations. C’est un travail de longue haleine qui nous donne notre souffle. 

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Dom Juan ou le festin de Pierre de Molière

http://www.theatredelacite.com/programme/dom-juan-ou-le-festin-de-pierre
Jusqu’au 15 février 2020
Les 5 et 6 mai 2020 à La Comédie de Caen -Théâtre d’Hérouville (Hérouville-Saint-Clair) 

Crédit photos © Thierry Laporte et © Tristan Jeanne-Valès

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