Des miles de maux d’amour

Adaptant à la scène, la très loachienne pièce, 65 miles, de Matt Hartley écrite en 2006, Pamela Ravassard signe un émouvante fresque humaine d’une société qui a perdu tous ses repères. Encore en maturation lors de cette sortie de résidence au théâtre des trois pierrots à Saint-Cloud, le spectacle annonce déjà de belles promesses. A suivre de près ! 

Tout commence par un ballet des ombres. Musique rock à fond, les différents protagonistes prennent possession du plateau. A l’unisson de leur destinée, ils se croisent, se jaugent et s’éloignent. Traversant la scène, à peine éclairée par quelques néons à la lueur blanchâtre, posés à même le sol, ou accrochés horizontalement dans les cintres, les frères, Pete et Rich, la jeune Jenny, et bien d’autres donnent vie à cet espace vide. Noir. Le muet prologue a de quoi faire saliver. 

Histoire(s) faternelle(s)

La lumière revient, plus diffuse, plus vive. Côté jardin, Rich (Garlan Le Martelot), joue à un jeu vidéo. Assis sur un fauteuil élimé, le jeune homme semble totalement absorbé par cette occupation. Rien d’autre ne compte. A la porte, une silhouette se dessine derrière des rideaux de fils noirs. C’est Pete (Benjamin Penamaria), le grand frère. Après un long séjour en prison, où il purgeait une peine pour homicide volontaire, il fait son grand retour dans la maison familiale. Les tensions sont palpables. Le malaise omniprésent, même les tentatives de désamorcer cette ambiance à couper au couteau tombe à l’eau. Le crime n’est pas pardonné, il laisse une trace indélébile sur l’aura du frangin un peu trop nerveux. 

Question de pardon

En quête de rédemption, Pete cherche par tous moyens à réparer ses erreurs passées, reconnaitre sa fille, une adolescente maintenant, qu’il n’a jamais vue, faire la paix avec ce beau-père aimant (Stefan Godin), qu’il n’a jamais accepté, être là enfin pour son cadet, être le grand frère qu’il n’a jamais été. Mais voilà, Depuis qu’il a quitté le cocon familial, rien ne va. Tout va à vaut l’eau. Le chemin est long, escarpé et plein d’embûches. 65 miles à parcourir. La distance exacte qui le sépare de sa chère progéniture. 

Une pièce aux accents loachiens

Dépeignant la vie dans un bassin sinistré économiquement du nord de Londres, Matt Hartley croque des êtres à la dérive, en rage contre le monde, contre la société qui les a abandonnés. Derrière les figures tristes, fermées en colère, il y a pourtant de la douceur, voire de l’amour. Mais rien n’y fait c’est la violence qui transparait en premier, qui s’exprime. Chacun des personnages erre dans ses propres contradictions entre désir et raison. Pour s’en sortir, seule solution, affronter les fantômes du passé, accepter les conséquences de ses actes. La résilience est à ce prix. 

Mise en scène au cordeau

Avec beaucoup de finesse, d’ingéniosité, Pamela Ravassard s’empare de cette matière noire. Elle lui donne une belle lumière, une intensité parfaitement dosée. Tout est en demi-teinte, rien n’est manichéen, il n’y pas de méchants, de héros, juste des humains confrontés à un quotidien gris. Chacun des protagonistes révèle ses failles, ses forces et plonge le spectateur dans les méandres de l’âme humaine entre sombres pensées, rêves d’ailleurs et enfin sérénité intérieure.

Des comédiens habités 

Porté par l’interprétation des comédiens, Benjamin Penamaria lumineux, Émilie Piponnier troublante de sincérité, Stefan Godin désarmant et Karina Beuthe détonante, ce récit rappelant les œuvres engagées de Ken Loach et Mike Leigh touche joliment juste. Quelques réajustements, resserrements sont encore nécessaires pour donner à l’œuvre toute son essence réaliste, mais le spectacle en devenir atteste déjà de beau lendemain et de belles promesses en cette sortie de confinement ! 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

65 miles de Matt Hartley
Sortie de résidence au théâtre des 3 pierrots à Saint-Cloud -Juin 2020

Mise en scène de Pamela Ravassard assistée de Cyril Manetta
Avec Karina Beuthe, Stefan Godin, Garlan Le Martelot, Benjamin Penamaria, Emilie Piponnier
Création musicale de Laurent Labruyère
Scénographie de Benjamin Porée
Lumières de Cyril Manetta et Benjamin Porée
Costumes d’Hanna Sjodin
Collaborateur artistique Henri Dalem
Traductrice de Séverine Magois

Crédit photos © OFGDA

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