Cécile Backès, Béthune au cœur

A la tête depuis 2014 de la Comédie de Béthune, centre dramatique national, Cécile Backès ne cesse de défendre les écritures contemporaines. Ancienne élève d’Antoine Vitez, elle cherche à inscrire l’établissement dans la ruralité du territoire, à offrir à tous une possibilité de faire sien l’art vivant. Rencontre avec une fonceuse.

Le soleil est à son zénith, Cécile Backès, directrice de la Comédie de Béthune, nous a donné rendez-vous au cœur du Xe arrondissement dans un café. Une cantine design fort accueillante, sert des cafés du monde entier. Sirotant un verre de thé glacé, la comédienne et metteuse en scène, sourire aux lèvres, se confie sur son arrivée à la tête de ce lieu, au carrefour d’histoires singulières et universelles, en plein cœur du Pas-de-Calais.

Qu’avez-vous eu envie d’insuffler au centre dramatique à votre arrivée ? 

Cécile Backès : La première chose qui m’a sauté aux yeux, c’est la jeunesse. Béthune est sur un territoire (agglomération et département) où il y a 30% de personnes de moins de 25 ans. C’est ce fil là que j’ai eu envie de tirer. Il s’inscrivait parfaitement dans mon parcours en tant que metteuse en scène. Je venais de terminer J’ai 20 ans qu’est-ce que j’attends un spectacle, qui venait conclure une enquête riche de rencontres avec des jeunes venant de milieux socio-économiques très différents. Le dispositif était simple avec cinq auteurs – François Bégaudeau, Maylis de Kerangal, Joy Sorman, Arnaud Catherine et Aurélie Filippetti – , nous avons élaboré des axes d’entretiens qui servaient de matière première à chacun d’entre eux pour écrire des séquences d’une vingtaine de minutes. Ce travail est du coup devenu un emblème de ce que je souhaitais mettre en place à Béthune avec toujours cette envie d’initier des cadres pour que l’écriture naisse, pour que la rencontre se fasse entre dramaturges et comédiens. Par ailleurs, il était évident qu’il fallait ancrer les projets à venir au cœur du territoire. En tant que passionnée de sciences humaines, je voulais que ce travail tienne de l’anthropologie, de la sociologie. L’écriture du présent m’obsède. Elle raconte ce que nous sommes, à quel endroit nous nous plaçons dans la société et par rapport aux autres. Je trouvais intéressant d’aller encore plus loin et de voir ce qu’il se passe quand l’écriture envahit le théâtre. Je crois qu’il est de notre responsabilité, à nous directeur.trices de théâtre, de faire le lien entre les différents aspects de la société, de les mettre sur scène, de les interroger. Continuant sur ma lancée, je me suis tout d’abord intéressée à ce bassin de population que je connaissais mal, pour faire en sorte que la programmation du CDN parle à tous. Aux jeunes certes mais pas que. Avec Mémoire de fille, roman d’Annie Ernaux, par exemple, que j’ai monté l’an dernier, j’avais l’intuition que les tourments de cette adolescente de 1958 faisait écho aux problématiques des jeunes femmes d’aujourd’hui. Ou le choix d’associer Baptiste Amann à la Comédie s’est imposé naturellement. C’est un artiste qui a moins de 30 ans et qui dans son travail d’écriture, de mise en scène s’adresse aux jeunes. 

Mémoire de fille_Bethune_IMG_2285R_© Thomas Faverjon_@loeildoliv

Cette saison allez-vous créer un nouveau spectacle ? 

Cécile Backès : Ce n’est pas prévu. Je laisse à Baptiste Amann le grand plateau du Palace pour sa création. Dans quelques jours, il présentera Et tout sera pardonné, troisième volet de sa trilogie Des Territoires. De mon côté, je vais prendre le temps qu’il faut pour une nouvelle création. Après une lecture en Avignon, La Loi de la gravité devrait voir le jour en juillet prochain. C’est un texte canadien d’Olivier Sylvestre pour deux acteurs. Il conte l’histoire de deux jeunes de 14 ans en proie aux premiers émois amoureux, aux premiers questionnements sur le sexe et le genre. C’est écrit du point de vue québécois, la langue est dynamique, vive. Sont-ils garçon ou fille ? Peuvent-ils choisir ? 
En parallèle, je travaille aussi sur Odyssées 2020, un projet jeunesse et territoire. En partenariat avec le Louvre-Lens, nous avons eu l’idée avec Marie Lavandier, la directrice du lieu, d’imaginer une pièce autour de l’exposition sur Homère. Il y a eu un gros travail d’écriture, d’autant qu’il était important que cela s’ancre dans le terrain minier. J’ai proposé dans ce cadre des résidences d’auteurs à Mariette Navarro, Baptiste Amann, Yann Verburgh (lauréat 2018 de Scenic Youth, notre prix des lycéens pour les nouvelles écritures dramatiques) et Célia Houdart. La mise en scène a été confiée à Noémie Rosenblatt. Le spectacle sera itinérant et sera joué dans différents lieux dont bien évidemment le musée du Louvre-Lens.

Comment choisissez-vous les pièces que vous programmez ?

Cécile Backès : Je fonctionne de façon assez intuitive là-dessus. Je crois que je suis attentive aux spectacles et aux propositions qui dessinent des lignes pour le présent, des spectacles qui dénoncent une certaine barbarie, des actes de violence, des actes délictueux, des gestes inappropriés. C’est le cas d’Ogres ou du travail qu’effectue Pauline Bureau sur le féminisme ou sur l’affaire du Médiator avec Mon Coeur. J’aime aussi les spectacles qui racontent ce qui n’est pas visible. J’aime l’idée d’un théâtre qui fait réfléchir, qui révèle certaines vérités, certains faits ou postures inconscientes. Qui peut aussi offrir la parole à d’autres qui nous parlent de leur pays, de leur culture. C’est notamment le cas dans le cadre du projet européen Meet the neighbours auquel la Comédie participe. En regardant les pièces qui vont être jouées cette saison, je m’aperçois que les migrations, les voyages, l’errance sont comme un fil rouge. C’est étrange, je ne le réalise que maintenant. Comme je l’ai toujours pensé, le théâtre est une caisse de résonance de l’actualité avec un léger différé. 

Combien y-a-t-il de pièces par saison ?

Cécile Backès : Autour de 25 dont 3 à 4 créations. Toutes entrent dans mon projet initial, celui de favoriser les écritures contemporaines. Je marche au coup de cœur et je suis plutôt fidèle. La saison dernière, j’ai notamment décidé d’accueillir les spectacles de Pauline Bureau et Norah Krief et pour cette saison 19-20, ceux de David Lescot, Charlotte Lagrange ou de plus jeunes artistes comme Hugues Duchêne, Pauline Peyrade et Justine Berthillot… . On va accueillir leurs équipes. C’est-à-dire qu’on achète les spectacles et que souvent, en soutien à la création des projets, on finance les salaires des équipes, leur hébergement et leurs repas. Il y aura aussi un peu de danse contemporaine. Dans ce domaine, j’avance à petits pas. Le territoire dans lequel la Comédie s’inscrit, aspire à l’avenir. Il ne faut pas oublier que nous sommes dans une ère post-minière. La région de Béthune est en pleine reconstruction. Ici, c’est profondément ouvrier.  Dans ce contexte particulier, quel sens aurait de faire du classique, qui véhicule pour beaucoup l’image élitiste du théâtre ?

Quand vous voyez une pièce vous êtes spectatrice ou directrice de lieu ? 

Cécile Backès : J’y vais toujours en tant que directrice de lieu. Mon rôle de spectatrice n’est pas très fécond. Le plaisir d’être un public lambda ne doit pas céder à l’expertise. Mais mon expérience de spectatrice est fondatrice, elle est hyper importante. Je suis exigeante. J’attends d’une œuvre, qu’elle me fasse travailler, réfléchir. J’ai besoin de voir une autre réalité, que des images s’associent dans ma tête. C’est important de nourrir sa créativité. 

Qu’est-ce que les Lectures partagées ?

Cécile Backès : J’avais envie d’impulser des marathons de lecture, des évènements très longs qui réunissent lecteurs amateurs et comédiens. Dans ce cadre, l’année dernière, on a fait Les Misérables. Ça a duré 12H, c’était hallucinant ! En février dernier, c’était au tour de Notre-Dame de Paris, avec  cette fois-ci, quelques différences. Il y a eu un vrai travail de mise en espace, qui a nécessité une semaine de répétition puis sa reprise qui aura lieu en avril 2020 à Paris, au Théâtre 14avec les mêmes comédiens et des lecteurs amateurs parisiens. On continue cette année sur notre lancée, mais cette fois le texte choisi est contemporain. Ce sera Un long dimanche de fiançailles, le roman de Sébastien Japrisot. Et, dans les années à venir, pourquoi pas le Goncourt 2018, Leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu ou Vernon Subutex de Despentes.

Cette année, vous ouvrez en septembre une classe préparatoire, pouvez-vous nous en dire plus ?

Cécile Backès : Comme je le disais. Au début, il est important de dépasser les clivages sociaux et de permettre à tous de venir ou de faire du théâtre. C’est notre mission de service public et je compte bien l’honorer. J’ai donc mis en place une classe préparatoire « égalité des chances« . C’est tout nouveau, on vient de l’ouvrir. L’objectif est de permettre à tous les jeunes de la région qui le souhaitent de devenir comédien, quels que soient leurs origines sociales ou leurs moyens financiers. La seule condition est d’être non imposable. Nous avons donc arpenté le territoire à la recherche de talents, fait des stages d’immersion pour donner envie de découvrir les métiers artistiques. Les profils retenus sont très variés. Cela crée une vraie mixité. En tout, dix jeunes venus des quatre coins des Hauts-de-France, cinq filles, cinq garçons âgés de 18 à 23 ans, ont été choisis. Encadrés, guidés, entraînés, ils pourront préparer les concours d’entrée aux écoles supérieures d’art dramatique françaises gratuitement. Ils ont en moyenne trente heures de cours par semaine et se formeront au théâtre, à la danse, à tous les métiers en lien avec l’art vivant. Tout est pris en charge, l’école, le logement et les inscriptions aux épreuves. C’est un moyen de réduire les inégalités. C’est je crois une vraie chance, un vrai tremplin. 
Sous la responsabilité de Flora Gros, responsable pédagogique du projet, ces dix jeunes ont fait leur rentrée le 2 septembre.  Les deux premiers mois de leur formation sont consacrés à la constitution du groupe, aux diverses approches du métier de comédien en la présence et l’intervention de plusieurs intervenants … Dès novembre, parallèlement aux enseignements réguliers, les élèves élaboreront un ensemble de propositions individuelles dans la perspective de la préparation des concours. À partir de mai, ils songeront à leur orientation. 
C’est une possibilité formidable d’ouvrir une classe préparatoire comme celle-ci au sein d’un théâtre. Car les élèves voient tous les spectacles de la saison et peuvent rencontrer facilement les artistes et leurs équipes. Voir les spectacles, pour eux, permet d’éprouver le ou les choc.s esthétique.s indispensable.s dans une formation d’artiste, et aussi d’être en contact direct avec celles et ceux qui créent, écrivent, jouent, font de la lumière, du son, du plateau, de la musique… c’est un lien très riche ! 
L’inauguration de cette classe a eu lieu le vendredi 11 octobre avec Stanislas Nordey,  le parrain de cette première promotion. Ils ont travaillé avec lui une après-midi entière, l’ont rencontré, lui ont posé des questions. Première rencontre avec un artiste important et j’espère bien qu’il y en aura d’autres au cours de l’année. 

Entretien réalisé par Marie Gicquel et Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Crédit photos © Thomas Faverjon et © Laurent Hatat

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