couv-unennemidupeuple_odeon_©jeanlouisfernandez_042_1_@loeildoliv

Aux armes, hommes libres !

À l’Odéon, Jean-François Sivadier s’empare d’Un Ennemi du peuple d’Henrik Ibsen pour mieux dénoncer les dérives du pouvoir. S’appuyant sur l’actualité brûlante, sur la guerre menée par les politiques, les notables, contre les lanceurs d’alerte qui menacent leurs petits privilèges pour le bien commun, il signe une pièce coup de poing d’une rare lucidité, portée magistralement par un Nicolas Bouchaud bravache et désespéré à souhait. 

Des immenses rideaux de plastique transparent séparent la scène en plusieurs compartiments distincts laissant à vue les moindres recoins de la scène. Ainsi, d’un seul regard, le spectateur embrasse tout l’espace, ne perd rien des échanges de regards, des apartés entre les différents protagonistes de ce drame sociétal et familial. Le public n’est pas encore installé, que déjà sur le plateau, deux femmes s’affairent, préparent le dîner, installent la table. L’une est la maîtresse de maison (singulière Agnès Sourdillon), douce et aimante, l’autre, la bonne, la femme à tout faire, celle qui dans l’ombre facilite le quotidien. Rien d’ostentatoire, quelques meubles, peu de bibelots, le foyer de Thomas Stockmann (époustouflant Nicolas Bouchaud), médecin en chef des tous nouveaux bains thermaux d’une petite ville de province, est un havre de paix où chacun vient se ressourcer, parler, laisser libre court à ses opinions.

Un événement va chambouler ce bel équilibre, la prospérité de la cité. Suite à différents cas de diphtérie, le bon docteur, un peu trop consciencieux, investigue en secret et découvre que l’eau bienfaitrice est en fait polluée. Seule solution, fermer l’établissement le temps de lourds travaux d’assainissement. Si dans un premier temps, pour le bien commun, la presse, les petits-bourgeois soutiennent la démarche, ils retournent leur veste dès que le préfet (épatant Vincent Guédon), propre frère de Thomas et défenseur des riches actionnaires des thermes, leur fait comprendre tout ce qu’ils ont à perdre, financièrement parlant. Entre bien-être des autres et leur porte-monnaie, le choix est vite fait. Préférant leur propre confort à celui des curistes, ils vouent aux gémonies le lanceur d’alerte, le traîne avec une virulence féroce dans la boue ,le forçant dans ses retranchements jusqu’à la folie, au désespoir. 

Fable écolo avant l’heure, Un ennemi du peuple entre bien étrangement en résonnance avec l’actualité. A l’heure des coupes budgétaires, du pouvoir d’achat, d’un chômage accru, l’environnement ne fait toujours pas le poids. L’activité économique, la finance, domine le monde avec bien peu de considération pour son état de santé. Visionnaire, antidémocratique, en lutte contre un pouvoir forcément corrompu, Henrik Ibsen fait le portrait au vitriol d’une société velléitaire, prompt à s’enflammer, mais manquant cruellement de souffle combatif quand il s’agit de bousculer leur quotidien, de faire un minimum d’efforts. 

Avec ingéniosité, Jean-François Sivadier donne vie à cette matière en fusion sans pour autant tomber dans la caricature de la démagogie. S’appuyant notamment sur l’actualité, et tout particulièrement sur la crise sociale qui secoue notre pays, il livre un spectacle puissant qui égratigne les élites sans épargner pour autant les petits propriétaires, les journalistes et les gens du peuple. Faisant du brûlot d’Ibsen, une tragicomédie où les rires succèdent bien heureusement aux larmes, il secoue nos bonnes consciences et nous rappelle, que bien avant l’époque des fake news, la masse est une arme manipulable d’une violence que rien n’arrête. 

Leçon de théâtre autant que de politique, cet Ennemi du peuple est un uppercut bien senti qui brise le quatrième mur, fait vaciller nos certitudes et réveille nos âmes militantes. Portée par une troupe de comédiens au sommet de son art, Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Jeanne Lepers et Vincent Guédon en tête, cette pièce rappelle ô combien notre planète est fragile et qu’elle ne peut se défendre seule. Un coup de cœur théâtral à voir de toute urgence.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Un ennemi du peuple d’Henrik Ibsen traduit par Eloi Recoing paru chez Acte Sud-Papiers, en librairie dès le 6 mars 2019
Odéon – théâtre de l’Europe
Place de l’Odéon 
75006 Paris
jusqu’au 15 juin 2019 
du mardi au samedi à 20h00 et le dimanche à 15h00 – Relâche les 12 mai et 2 juin.
Durée 2h40 environ

mise en scène Jean-François Sivadier assisté de Véronique Timsit & Rachid Zanouda
avec Sharif Andoura, Cyril Bothorel, Nicolas Bouchaud, Stephen Butel, Cyprien Colombo, Vincent Guédon, Jeanne Lepers & Agnès Sourdillon
scénographie deChristian Tirole & Jean-François Sivadier
lumière de Philippe Berthomé & Jean-Jacques Beaudoin
costumes de Virginie Gervaise
son d’Ève-Anne Joalland
accessoires de Julien Le Moal
maquillage de Noï Karuna
régisseuse, habilleuse Valérie de Champchesnel
électricien poursuiteur Karim Labed
régie générale Dominique Brillault & Bernard de Almeida
construction du décor Ateliers MC2 : Grenoble
peinture du décor Blandine Leloup & Catherine Rankl

Crédit photos © Jean-Louis Fernandez

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Latest from Chroniques

Artaud à la folie

Au Lavoir Moderne Parisien, Florian Pâque évoque Antonin Artaud dans sa pièce
Go to Top