A Rouge toute au théâtre Montparnasse

Au théâtre Montparnasse, la pièce de John Logan irradie la scène et connaît un succès des plus mérités. Portés par la mise en scène impeccable de Jérémie Lippmann, Niels Arestrup et Alexis Moncorgé, fin bretteur, mènent cette joute artistique, de main de maître. Un régal absolu.

Fin des années 1950, à New York, Ken, étudiant en art, se présente chez Mark Rothko. Pour faire face à une importante commande – d’immenses œuvres pour orner les murs d’un restaurant chic – , le célèbre peintre a besoin d’un assistant, un poste envié que le jeune homme convoite fortement . Rien de très compliqué, préparer les châssis, les toiles et par la force des choses écouter les leçons de vie du « Maître ». Celui-ci est d’une nature peu clémente. C’est au taureau irascible qui fulmine et voit vite rouge… Couleur qu’il a choisie pour ses prochaines toiles. Dominant, écrasant, ce rouge signifie tant de sentiments, de la passion à la révolte. Au fil des saisons, Ken va assurer son travail et supporter avec patience les grandes théories de l’artiste, mais son sang bout. Il finit par se rebeller et renvoyer au monstre sacré vieillissant ses contradictions tout en l’accusant de « vendre son âme » pour des raisons mercantiles. 

John Logan touche juste avec cette pièce. Si Mark Rothko est aujourd’hui moins célèbre que son ami Jackson Pollock, il est un artiste majeur de cette peinture américaine des années 1950 et 1960. La force du texte réside dans sa richesse. Loin d’être didactique, il dépasse largement le cours d’histoire de l’art, plonge dans l’intimité de ses deux hommes, dans le rapport singulier entre un maître et son élève. Soigneusement adapté par Jean-Marie Besset, l’auteur américain soulève de nombreuses interrogations : Qu’est-ce qu’un artiste ? A quel moment perd-il sa crédibilité en tant que tel pour remplir son carnet de commandes ? L’intégrité d’une œuvre ne subit-elle pas l’érosion du temps et de la notoriété ? Cela fonctionne à merveille parce que face au maître, nous n’avons pas un élève qui boit toutes ses paroles, mais un esprit libre et indépendant. C’est brillant. 

Ce duel verbal est interprété avec une grande force par Niels Arestrup et Alexis Moncorgé. Arestrup est parfait dans ce rôle d’irascible qui lui va à merveille. Il se promène avec aisance dans les méandres des pensées et des sentiments de l’artiste à la fois péremptoire et fragile. Alexis Moncorgé nous régale par la finesse de son interprétation. Il faut l’étudier attentivement lorsqu’il observe attentif le Maître, le laisse philosopher. Rien n’est laissé au hasard dans ses regards, dans son écoute, qu’il soit dans l’expectative où l’agacement. Le face-à-face ArestrupMoncorgé appartient à ces moments de théâtre qu’on aime tant. 

Jérémie Lippmann les dirige avec beaucoup de sagacité et un plaisir que l’on ressent à chaque instant. Avec le scénographe Jacques Gabel, ils ont imaginé reproduire l’atelier du peintre comme un décor de cinéma planté sur le plateau de la scène du Montparnasse. Cet espace à moitié nu ou descendent des cintres des œuvres inachevées de Rothko permet une distanciation, rappelant ainsi que nous sommes là aussi dans une représentation artistique. Cela fonctionne. Tout comme les entrées et sorties de Ken par la salle, qui donne le sentiment que nous faisons partie de l’histoire, nous en sommes les témoins privilégiés. Rouge, couleur qui sied si bien au théâtre, est logiquement l’un des gros succès de la rentrée que l’on recommande chaudement. 

Marie-Céline Nivière


Rouge de John Logan
Théâtre Montparnasse
31 rue de la gaité
75014 Paris
Du mardi au samedi 21h00 et le dimanche en matinée 15h30
Durée 1h40


Mise en scène de Jérémie Lippmann assisté de Sandra Choquet
Version française de Jean-Marie Besset
Avec Niels Arestrup et Alexis Moncorgé
Scénographie de Jacques Gabel
Costumes de Colombe Lauriot Prevost
Lumières de Joël Hourbeigt
Son de Fabrice Naud
Accessoires de Morgane Baux

Crédit Photos © J. Stey

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