A l’ombre mortifère du nucléaire

Dans un décor somptueusement décati, entre cauchemar et réalité, Fabrice Murgia dénonce un secret d’Etat, celui d’une catastrophe humaine, nucléaire. Creusant la veine du documentaire, il signe un spectacle à l’onirisme noir, à l’étrange et crue beauté. Mêlant souvenirs fantasmés et témoignages ahurissants, La mémoires des arbres frappe ferme, juste. 

Dans le noir le plus total, une multitude de points rouges lumineux se dressent entre le spectateur et la scène. Lucioles inquiétantes … Non, juste les témoins du bon fonctionnement des casques audios, distribués à chacun pour mieux s’immerger dans le spectacle, dans une ambiance singulière, fantasmagorique, propice aux songes. Des sons étranges, des chants d’enfants se font entendre. Ils paraissent lointains. Derrière un immense décor, représentant un bien étonnant décor, entre squat et centre de commande de quelques centrales nucléaires, une lumière blafarde dévoile une forêt de bouleaux. Une silhouette inquiétante, gigantesque en sort, rappelant les médecins vénitiens de la peste, les « nettoyeurs » déambulant après un drame sur les lieux d’une catastrophe.

L’homme (impressionnant Josse De Pauwe) se dévêtit. Il semble fatigué, âgé. Le dos courbé, une vilaine toux persistante ne lui laisse aucun répit. Qui est-il ? Un survivant, une âme errante. Les mots sont rares. Les paroles concises. Par bribes, il conte son histoire, celle d’un enfant d’Oziorsk, ville secrète de l’Oural du Sud, frappée par plusieurs catastrophes nucléaires depuis la fin des années 50. Irradié son corps lâche, rongé par un cancer. Sa mémoire, elle se souvient de ces évènements dont il ne fallait pas parler. Secret d’État. Ce bruit de tonnerre, cette explosion, cette lumière aveuglante incendiant le ciel, ces interdictions, ces recommandations qui ont rythmé sa vie de son aube à son crépuscule. 

Convoquant par vidéos interposées les habitants de ces villes de l’ombre, trop longtemps tenus à l’écart du reste du monde, Fabrice Murgia, qui est allé à leur rencontre, révèle un mensonge gigantesque, une réalité noire. Avec son complice Dominique Pauwels, il met à nu tout un pan de l’histoire russe, des accidents nucléaires passés sous silence par les régimes successifs, de Staline – dont la statue tutélaire hante le plateau – à Poutine. Tchernobyl – impossible de la cacher aux yeux du monde au vue de l’ampleur de la catastrophe – ne serait que la partie immergée d’un iceberg cataclysmique. La vérité est pire, inquiétante, effrayante. Des décennies durant la centrale de Maïak, toujours en activité à ce jour, a pollué et pollue toujours les sols, les cours d’eau, l’air environnant. Du drame de Kychtym en 1957 à la dispersion dans l’air de particules radioactives de ruthénium 106 en 2017, c’est autant de risques de développer des maladies congénitales, des cancers qui se transmettent, s’aggravent de génération en génération. 

Née à deux pas du complexe nucléaire, l’avocate Nadezda Kutepova, exilée en France, se bat pour que justice soit faite, que le statut de victimes soit accordé aux familles des oubliés d’Oziorsk, qu’enfin la Russie reconnaisse sa responsabilité dans cette tragédie humaine, écologique. Frêle, déterminée, elle est le témoin de chair et de sang qui ancre le spectacle dans sa réalité crue. Pas d’échappatoire, Pas de fiction, La mémoire des arbres est le récit d’un drame, le conte âpre de la cruauté cynique, celle des puissants, des gouvernants. 

Le sujet est tellement brûlant, que certains médias russes, relayés par les pro-poutines, épinglent Fabrice Murgia. Bouleversant, vibrant, son travail entre poésie et documentaire touche dans le mille, réveille nos consciences et nous rappelle ô combien la nature est fragile et l’Homme tout autant.

Olivier Fregaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Bruxelles


La mémoire des arbres de Fabrice Murgia
Cycle Ghost Road
Théâtre national de Wallonie-Bruxelles
Emile Jacqmainlaan 111/115, 
1000 Brussel
Belgique
Jusqu’au 22 septembre 2019
Durée 1h30

Le 20 novembre 2019 au Théâtre Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine
les 16 et 17 janvier 2020 au Théâtre de la Joliette à Marseille
les 22 et 23 janvier 2020 au NTGent
les 30 et 31 mars 2020 Festival Mythos à Rennes

Conception et mise en scène Fabrice Murgia
Avec Josse De Pauw et des enfants
Composition, installations et interprétation de Dominique Pauwels
Traduction et assistanat en voyage  Tatiana Mukhamediarova en collaboration avecTatiana Stepanchenko 
Assistanat à la traduction et mise en scène  Olya Tsoraeva
Assistanat dramaturgie  Nadezda Kutepova et Cécile Michel
Scénographie et lumière de Giacinto Caponio et Fabrice Murgia
Création vidéo  de Giacinto Caponio
Décoratrice d’Anne Marcq
Accessoires de Noémie Vanheste

Crédit photos © Hubert Amiel

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