Des nouvelles du TnBA

A Bordeaux, Catherine Marnas tient bon la barre du TnBA contre vents et marées. Après une période douloureuse d’abattement, elle retrouve sa bonne humeur, son naturel chaleureux, et se remet en selle en multipliant initiatives et hypothèses. Croyant en sa bonne étoile, elle prépare la réouverture du théâtre en octobre prochain. 

Comment avez-vous vécu le confinement ?

Catherine Marnas : Au début, comme beaucoup d’autres lieux culturels, nous pensions que ce n’était que passager, que la fermeture ne durerait pas plus d’un mois. Nous avons donc pris le parti de protéger au maximum les artistes et les compagnies qui travaillent avec nous. Nous avons avec eux essayer de poser des rustines là où c’était possible. En premier lieu, nous avons essayé de répondre au désarroi de nos élèves, en imaginant des cours et en les aidant financièrement. Heureusement, les premières mesures du gouvernement en faveur des intermittents, nous ont permis d’envisager plus sereinement la suite. 
Est venu ensuite le chagrin de ne pouvoir finir la saison théâtrale. En général, je fais en sorte que les derniers spectacles présentés soient comme un beau feu d’artifice. On a dû ainsi arrêter, en cours de route, le très beau Pourama Pourama de Gurshad Shaheman, qui ravissait le public, et l’Antigone très punk de Lucie Berelowitsch. J’étais moi-même en tournée avec 7 d’un coup et Mary’s à minuit. Ça a été une claque de tout laisser en plan, sans savoir quand on pourrait reprendre et si l’on pourrait le faire. Très vite, nous avons compris qu’il n’y aurait pas de réouverture avant la fin juin. On épuise depuis mars notre énergie à revenir inlassablement sur les différentes hypothèses possibles, sans savoir si l’une pourrait fonctionner. Cette incertitude permanente, ce manque de visibilité sont à la longue éreintants. Après de multiples scenarii, nous avons pris la décision d’accueillir de nouveau du public dans nos murs à partir de la rentrée si, bien évidemment, la situation sanitaire le permet. On espère que d’ici là, on pourra le faire sans réduction de jauge. Sinon nous risquons de ne pas pouvoir l’assumer financièrement. Nous avons dû renoncer à présenter un jour, Les Idoles de Christophe Honoré, dont la tournée et la vie se sont arrêtées. Pour la Scortecata d’Emma Dante, spectacle que j’ai adoré, nous pensons le reprendre à l’automne. Normalement, avec la réouverture des frontières cela devrait se faire. Mais il y a quelques semaines, quelques jours même, le doute était très présent. Nous ne savions pas si les comédiens italiens pourraient venir en France.  Par contre, Les souliers de sable, une pièce jeune public, que nous coproduisons avec le Carré-Colonnes, situé à Saint-Médard-en-Jalles et Blanquefort, ne se jouera finalement que là-bas. Nous n’avons pas trouvé de créneau pour le présenter en nos murs. 
Parallèlement, nous avons aussi à demeure une classe égalité des chances et l’école du TnBA(éstba). Dans le premier cas, les concours étant maintenus, nous avons choisi, en accord avec la préfecture, de reprendre les cours en appliquant les règles sanitaires en vigueur. Chacun des candidats prépare des monologues en face d’un intervenant. Pour la classe régulière, qui n’a pas d’échéance de spectacle de sortie, les élèves ne reviennent pas en présence au théâtre avant début septembre. Nous ne pouvons les recevoir sans être hors des réglementations actuelles. Du coup, les intervenants travaillent avec eux depuis le début du confinement à travers un système de vidéoconférence. Petit à petit, on invente de nouvelles choses que nous n’aurions pas faites dans d’autres circonstances. Ainsi, ils font actuellement un travail d’écriture avec Nancy Huston

Que se passera-t-il pour le TnBA si les réductions de jauges sont toujours en vigueur à l’automne ? 
7-dun-coup_Marnas_TNBA_Visuel-3-©-Frédéric-Desmesure_@loeildoliv

Catherine Marnas : On réfléchit à un plan B voire C. Dans tous les cas, nous n’aurons pas d’autres choix que de réduire la voilure et donc présenter moins de spectacles. Peut-être devrons-nous aussi envisager de passer certaines pièces, des formes réduites, de la petite salle à la grande salle, pour ne pas trop perdre de plumes ? Je crois que nous continuerons à naviguer à vue. L’objectif est bien sûr de rouvrir au public, mais on ne peut pas se permettre un déficit irrécupérable, d’autant plus que pour l’instant nous sommes toujours soumis à un gel budgétaire qui, ajouté au manque de recettes serait trop lourd à porter. L’autre possibilité et qui serait notre dernière option, c’est d’inventer des spectacles de petits formats, pour petites jauges, avec le concours de nos artistes compagnons, que ce soit Vanasay KhamphommalaBaptiste Amann, Aurélie Van Den Daele, Julien Duval, Julie Teuf et Bénédicte Simon. Ce n’est pas leur imagination qui manque. Je suis en contact régulier avec eux afin de prévoir tous les scénarii, d’être préparés quoi qu’il se passe. Si nous en arrivons à cette extrémité assez insatisfaisante, car j’aime les grands plateaux et l’excitation exceptionnelle que cela permet, ce sera pour ne pas couper avec notre public qui depuis le début de cette crise nous soutient, nous témoigne sa bienveillance, son désir de revenir. C’est terriblement touchant de sentir ce manque. 

Comment préparez-vous la réouverture du TnBA ? 
Pavillon-noir_TBNA_collectif-Oso_collectif-traverse_©-Frédéric-Desmesure_PN_3_@loeildoliv

Catherine Marnas : Par étapes et au jour le jour. Honnêtement, tout n’est pas rose. Nous devons en permanence réévaluer les budgets en fonction des hypothèses. Nous sommes subventionnés certes. Nous avons des devoirs, mais nous devons aussi faire en sorte d’équilibrer nos finances pour que la structure soit viable sur le long terme. Ce qui est très compliqué pour nous, c’est qu’en fonction des théâtres, de la configuration des salles, les pertes ne sont absolument pas les mêmes. Pour nous les recettes sont une donnée importante. Avec trois salles et plus de 1 500 places, le déficit pourrait être colossal si nous ouvrions en suivant à la lettre le rapport Bricaire. Comme toute structure d’ampleur, le théâtre, en ordre de marge, coûte une somme incompressible. C’est donc la marge artistique qui va devoir être revue à la baisse. 
Par ailleurs, et c’est primordial, le TnBA est un outil que l’on doit partager. Pour moi, l’idée d’être à la tête d’un CDN inclut la notion d’échange, de ruche artistique et créative. C’est pour cette raison que je tiens à ce que nous ayons un grand volant d’artistes compagnons et compagnes que l’on aide, que l’on soutient, que ce soit sur l’écriture, la mise en place de leurs projets, leur concrétisation. Mais dans les conditions actuelles, comment allons-nous pouvoir répondre à tout cela, garantir tout cela ? C’est toute la question. D’autant que les solutions nouvelles, les petites formes allant au-devant du public sur le territoire, nous en faisons déjà beaucoup, notamment sous forme itinérante pour aller à la rencontre des publics. Démultiplier cela à l’infini ne pourrait suffire. Au théâtre, nous avons aussi besoin de communier artistes et public sur de grands textes, de grandes pièces. 
Nous n’avons pas attendu l’injonction de nos gouvernants pour aller vers les autres, pour apporter l’art dramatique, le sens du spectacle dans les écoles, les prisons, les EHPAD. Cela n’a rien de nouveau. Tous les ans, nous remontons à nos tutelles ce que nous faisons sur le terrain. Nous sommes expertisées sur tout cela. C’est normal, c’est de l’argent public qui finance ces actions. 
Le fait de mettre, en quelque sorte, la culture à l’amende, c’est extrêmement idéologique. Nous sommes dans un monde de rentabilité. On l’a bien vu au niveau des hôpitaux. Cela fait combien de temps qu’ils hurlent dans le désert. Et maintenant, c’est des héros. Après avoir été méprisés. Du rentable, du rentable. Notre société est mortifère, le virus, en tout cas son impact sur notre mode de vie, n’est qu’une conséquence de cette dérive. Suite de choix. 
Pour ce qui est de la saison que nous comptons présenter l’an prochain, nous avons maintenu l’essentiel des spectacles que nous avions prévus. Deux ajouts sont, à ce jour, venus compléter notre programmation. Nous espérons présenter tout cela via Internet le 23 juin. 
Par ailleurs, nous avons ouvert nos locaux aux étudiants, comme je l’évoquais plutôt et nous accueillerons dès cet été quelques troupes pour des répétitions, tel que le collectif Os’o et notre artiste compagne, Aurélie Van Den Daele. L’important est de redonner vie au lieu. 

Créez-vous un spectacle l’an prochain ? 

Catherine Marnas : Mon désir de partage de l’outil m’oblige à me réfréner. Je prépare une création pour la saison 2021-2022. De toute façon, J’aime prendre le temps, travailler par étapes, par petits bouts, patiner l’ensemble lentement. Et comme je compte monter Le Rouge et le noir de Stendhal, il faut l’adapter. C’est très important de ciseler les choses. En attendant, A Bright Room continue sa tournée, si bien sûr tout reprend à la normale à l’automne prochain. Nous sommes censés commencer les représentations en novembre, ici avant de partir pour Les Célestins à Lyon, puis pour au Théâtre Dijon-Bourgogne.

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore 

Crédit photos © Pierre Grosbois, © David Bross, © Frédéric Desmesure et © Pierre Planchenault

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