Des nouvelles de La Filature

Située en plein cœur d’un des premiers foyers épidémiques du coronavirus en France, la Filature de Mulhouse a fermé ses portes dès le début du mois de mars. A peine installé au poste de directeur, Benoît André n’a pas eu le temps de chômer pour éviter le pire. Alors que la France se déconfine et que l’espoir de voir les théâtres rouvrir en septembre se profile à l’horizon, l’ancien secrétaire général et conseiller à la programmation de Chaillot revient sur ce baptême du feu plus que singulier. 

Comment allez-vous après ces mois de confinement ? 

Benoît André : Très vaste question.On va dire bien dans l’ensemble, bien que la période soit quelque peu compliquée. Depuis le début de la crise, nous en sommes à ce que je considère comme la troisième vague de révisions de nos logiques de programmation pour la saison 2020/2021 et cette troisième refonte semble plus douloureuse, exigeante et difficile à gérer que les précédentes. Jusqu’à maintenant, j’avais l’impression d’un grand Tetris : les reports de spectacles et les réarrangements de budget étaient certes pénibles et chronophages mais l’exercice n’était pas si complexe. Les incertitudes demeurant, le « jeu » commence à devenir plus périlleux car nous n’avons toujours pas de visibilité quant à la réouverture des lieux artistiques. Il faut repenser en profondeur les choses, voir comment nous allons pouvoir adapter l’offre au public avec les règles sanitaires. Pour cela, nous invitons les artistes à questionner leur pratique et travailler de concert avec eux pour rendre possible leur création. Il nous arrive de douter parfois que cela soit possible. Heureusement, ces moments sont rares. 

La Filature est un des premiers lieux à avoir dû fermer … 

Benoît André : Dès le 6 mars, nos portes se sont closes. Ce qui fait que La Filature est parmi les scènes nationales qui ont dû annuler le plus grand nombre de manifestations (22 au total). Cette petite avance du Haut-Rhin sur le reste du territoire national nous a permis de plonger progressivement dans cette crise. Dès la fermeture des écoles début mars, nous avons mis en place le télétravail, ce qui nous a donné un petit avantage sur les autres en entrant dans cette triste situation de manière un peu plus douce. L’arrêt du théâtre, nous l’avons ressenti peut-être moins brutalement. C’est une manière de positiver quelque peu face à l’ampleur de la catastrophe.

Comment avez-vous vécu cette crise ? 

Benoît André : Tout d’abord, il y a la dimension organisationnelle par rapport à un environnement, que je ne maîtrisais pas encore totalement. Je n’ai pris mes fonctions de direction qu’en janvier. Tout cela a été très étrange, j’avoue, mais d’un, mon expérience au sein de l’équipe d’un théâtre national comme Chaillot a été formatrice – notamment pour y avoir vécu la période post-attentat – et m’a permis d’aborder les choses avec un certain calme, de deux, j’ai eu la chance d’être accueilli par une équipe ouverte aux dialogues et qui a accepté de se plier aux contraintes qu’imposaient le confinement, que ce soit le télétravail ou le chômage partiel ou technique. Ce fut un vrai soulagement, que je dois, je pense en partie, aussi au fait que Mulhouse a été au cœur d’une vraie tragédie. Le bruit quotidien et trop régulier des ambulances, cette tension dramatique permanente nous a obligé à une certaine réserve et solennité. Nous avons la chance qu’aucune personne de l’équipe n’ait été touchée de prêt. C’est un petit miracle à l’échelle de la ville de Mulhouse, mais c’est une période sombre que nous avons traversée. Je dois aussi saluer le travail de nos équipes techniques, qui ont joué un rôle décisif pour faciliter le travail à distance et ainsi permettre à la maison de fonctionner du mieux possible en cette étrange période avant de préparer l’étape tout aussi complexe et inédite du dé-confinement. En ce qui concerne la programmation, ma chance finalement, est d’avoir pris les rênes du théâtre tard et donc de ne pas avoir eu le temps de construire entièrement la saison prochaine. J’ai ainsi pu reporter plus de 14 manifestations sur 20-21 ou 21-22, sur les 20 spectacles et 2 expositions annulés ce printemps. Ce qui est à mon sens, vis-à-vis du public, une très bonne chose. Pour en arriver là, il a fallu être à l’écoute des artistes, trouver les meilleures solutions pour chacune des compagnies. Comme je le disais (au tout début), nous en sommes à la troisième vague de modifications, en phase avec les différentes annonces du gouvernement. Nous ignorons si celle-ci est la bonne car nous sommes toujours dans l’expectative de quand nous allons rouvrir et sous quelles conditions. Afin de limiter de trop gros bouleversements de programmation, nous avons pris le parti de repousser le plus tard possible les spectacles qui pourraient être problématiques. Ainsi je devais ouvrir en septembre avec une compagnie marocaine. Il est à cette heure quasiment certain que cela sera trop compliqué, nous les avons donc reportés au printemps prochain. Il en est de même pour les longues séries de séances scolaires prévues à l’automne, nous les avons décalées plus tard dans la saison afin que les rencontres entre artistes et élèves puissent se faire pleinement. En fin, nous avons d’ores et déjà identifié une solution, prête à être activée en cas de besoin, pour tous les spectacles qui devaient être créés in situ. Au cas où les conditions de répétitions deviennent trop contraignantes, ils pourront être déplacés de quelques mois. 

Cela demande une sacrée souplesse de planning… 

Benoît André : C’est d’autant plus compliqué, que deux de ces créations font partie de l’événement, les Scènes d’automne en Alsace, un focus artistique qui réunit cinq partenaires régionaux, dont fait partie La Filature et la Comédie de Colmar, et qui a pour but de mettre en avant les compagnies locales. Mais tout cela bouge en fonction des aléas du quotidien en période de pandémie. Un des spectacles, dont les décors ne pourront être prêts pour l’automne, est déjà décalé d’un an. Actuellement, nous attendons toujours de savoir les conditions dans lesquelles nous pourrons accueillir du public, ce qui complique d’autant plus les différents scenarii que nous avons imaginés. Alors que le dé-confinement s’opère, que la distanciation sociale s’ancre dans les esprits, nous devons nous aussi réinventer et réinterroger les hypothèses que nous avons établies. Ainsi comment sera-t-il possible de présenter un spectacle avec quinze interprètes sur le plateau ? Ou comment autoriser une pièce circassienne où le contact entre artistes est inévitable ? Nous réfléchissons donc à comment maintenir un lien avec le public si ce que nous avions programmé ne peut être présenté. Nous avons plusieurs axes, dont le renforcement de La Filature Nomade, une forme de théâtre itinérant qui va à la rencontre du bassin de population, mais tout cela est encore à l’état débauche.

Avez-vous proposé du contenu numérique pendant cette période ? 

Benoît André : Les scènes nationales n’étant pas des structures de productions, nous avons finalement peu de matériel en propre. Nous avons donc pris le parti de relayer les dynamiques existantes. Ainsi, nous avons rappelé à nos spectateurs et aux habitants de Mulhouse, qu’il existe des plateformes comme Numéridanse, Arte concert ou Culturebox permettant de voir du contenu numérique. En parallèle de ça, nous avons proposé des contenus permettant aux Mulhousiens de retrouver des spectacles et des artistes qui ont marqué le public lors de leur passage à La Filature. Dans ce cadre, nous avons rendu accessible par exemple un très beau documentaire sur Joël Pommerat

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Crédit photos © Thierry Gachon, © Marion Lefebvre, ©Rahi Rezvani et © Roman Al’l

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