Mademoiselle J

La nuit tombe sur la capitale. C’est l’hiver, l’air est glacé. Un petit groupe de personnes attend sagement devant l’entrée d’un minuscule théâtre du XIe arrondissement. De nombreux comédiens sont là, quelques programmateurs, des gens de théâtre pour la plupart.

La soirée est organisée par une société spécialisée dans la captation de spectacle. A l’intérieur, rien n’est prêt. Devant nos têtes implorantes, les hôtes finissent par nous inviter à entrer dans ce qui sert de foyer.  

Nos corps congelés se réchauffent. Le prosecco coule à flots. Les discussions vont bon train. L’ambiance est bon enfant. Un air froid, fige un temps l’atmosphère, la musique pop aussi. La porte s’ouvre laissant passer un couple, qui attire les regards et semble venir d’ailleurs. Lui a tout du dandy, la nonchalance, l’air un brin détaché, elle, en manteau de fourrure vintage, un côté glamour, façon actrices des années 1930. Son visage anguleux, encadré de boucles brunes, irradie d’une singulière beauté, d’un charme étrange. 

Les conversations reprennent. Les verres se remplissent, les plats se vident. Quelques téméraires tentent quelques pas de danse sur du Beyonce ou du Kate Perry. Ma mémoire me fait défaut. Je n’arrive pas à fixer mon attention. Je suis obnubilé par elle, son rire éclatant, par lui, son intonation traînante. Venu avec mon appareil photo, je ne peux détacher les yeux de l’aura qu’ils dégagent. Je n’ose pas les déranger. Je vole quelques clichés en noir en blanc, finis par échange quelques mots. D’autres personnes à voir, je m’extrais de leur ensorcelant filet. Je reviendrais plus tard. Les réjouissances s’éternisent. Ils sont toujours là. On papote. Ils sont tous les deux comédiens et travaillent sur un projet commun. Elle a écrit une pièce autour de son enfance. Il la met en scène. Ils m’invitent à venir les voir, l’été d’après à Avignon. Le rendez-vous est pris. Il faut nous séparer, rentrer chacun chez soi. 

Les mois passent. Nous gardons le contact. Je leur envoie les photos que j’ai prises d’eux. Ils ont l’air plutôt touché. L’été arrive. J’arpente en long en large les rues de la cité des Papes, cours d’un spectacle à l’autre. Une affiche ne cesse de me hanter. Elle représente un jeune homme, musclé, sexy, aux faux airs de James Dean. Le titre en vert fluo est à rallonge. Tout cela attise ma curiosité. Bien évidemment, c’est leur spectacle. Je m’inscris pour le lendemain, en fin de matinée. Je ne regretterai pas l’heure passer en leur compagnie. 

Sur scène, Mademoiselle J irradie. Son androgénie envoûte, donne du sel à son interprétation. Elle hypnotise, nous invite à plonger dans les émois de son enfance, de son adolescence. Elle conte sa folle volonté d’être le garçon que son père n’a pas eu, ses désirs de femme. Au-delà de l’amitié naissante, la rencontre artistique a lieu. On se croise à la sortie. Nous sommes émus tous deux de nous retrouver, mais aussi de l’instant passé, elle sur le plateau, moi dans la salle. Le temps presse. Elle a besoin de se reposer avant de tracter, moi de me diriger vers d’autres histoires, d’autres théâtres. Nous nous recroiserons de loin en loin, trinquerons à nos futurs. Mais à Avignon, pas le temps de s’appesantir. Les journées sont chargées. 

Les vacances d’août passées, septembre arrive à grand pas. Les premières théâtrales s’enchaînent. Je lui propose de m’accompagner. Elle accepte. Je ne me souviens plus du spectacle. Cela n’a pas d’importance. C’est du passé. Ce qui me revient instantanément en mémoire, c’est sa manière très Marlène Dietrich de tenir sa cigarette, de porter cette fourrure d’un autre temps, son élégance, son chien. 

On prend un verre, puis deux. On partage nos avis, réinventons le monde. Régulièrement dans la saison, elle est ma cavalière. On s’amuse beaucoup. Sa voix grave, son rire. On aime ce temps passé ensemble, cette connivence, ce goût commun pour la tragédie. Maman d’un petit garçon, elle a peu de temps. Nous avons chacun nos vies, mais la passion théâtre nous réunit. J’aimerais la revoir sur scène, dans un autre registre. Des projets frémissent. Mais un heureux évènement change ses plans. On le sent tout de suite quand on l’approche. Elle est très maternelle. Son visage rayonne, ses yeux pétillent. Elle se sait chanceuse. La vie lui sourit. Comédienne, elle l’est dans ses postures, dans sa manière d’être. Si faute de temps, les rencontres s’espacent, le lien est là, tenu parfois mais indestructible. Les planches attendront un peu, mais c’est sûr, elle les foulera à nouveau plus lumineuse que jamais.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Crédit photos © Céline Nieszawer, © Phogel – Wikimédia Commons et © Coyau – Wikimédia Commons

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