Les folles et aliénées amours d’Audrey Fleurot

Aux Célestins, Audrey Fleurot cède à ses démons. S’emparant avec son ami et complice, le metteur en scène Emmanuel Daumas, du texte de Tracy Letts sur le syndrome post-traumatique des vétérans de guerre, la comédienne irradie la scène et entraîne un public conquis dans des dérives complotistes à faire froid dans le dos. 

Dans la pénombre, juste nimbée de lumières rouges rappelant les bordels hollandais, une jeune femme danse. Les gestes sont lascifs, provocateurs, les regards incandescents, brûlants. Agnès (extraordinaire Audrey Fleurot) donne le meilleur d’elle-même. Chauffer les mâles en rut dans ce bar miteux du fin fond de l’Oklahoma est son unique moyen de subsistance. Paumée, droguée, elle se contente de peu. Elle survit dans une chambre de motel crasseux. A part sa pipe à craque, ses bouteilles d’alcool, la déco est des plus épurées. De son ancienne vie n’a rien gardé, ou si peu, quelques peluches cachées sous le matelas.

Triste solitude

Harcelée par un ex violent (étonnant Igor Skreblin), qui sort à peine de prison, elle cherche dans des rencontres de passage, un réconfort. Elle joue les dures pour masquer ses fêlures, ses blessures. Un soir, sa meilleure amie Ronnie (lumineuse Anne Suarez), lui présente, Peter (épatant Thibaut Evrard), un ancien du Golfe, un charmant garçon presque effacé. Le courant passe mal. Le dialogue entre la toxico et l’ancien militaire est compliqué. Pourtant, une petite étincelle naît de la confrontation de leurs solitudes, une sorte d’amour, de passion. 

Folle passion

L’union faisant la force, ces deux âmes errantes se soutiennent l’un l’autre. Mais de petites crises, d’inquiétantes réactions, vont plonger Peter et Agnès dans une spirale infernale celle du délire complotiste. Lui est persuadé être un cobaye de l’armée américaine. Il a la sensation que des insectes lui ont injectés sous la peau, qu’il est totalement infesté. Elle semble incertaine, un reste de raison. Petit à petit, elle vacille, abonde dans son sens jusqu’à la névrose. L’issue semble fatale. 

En adaptant la pièce fantastico-réaliste de Tracy LettsEmmanuel Daumas et Audrey Fleurot ne s’attendaient pas à ce que le propos résonne aussi fort avec l’actualité : la peur de l’inconnu, la propagation d’un virus inconnu, le poids des « fake news ». Et pourtant, la mise en scène simple, précise, entraîne le public dans cette folle embardée, dans cet univers de psychose. La sensation de démangeaison se fait plus forte. Et si toute la salle était infectée ? 

Un huis clos glaçant

Avec peu, quelques rideaux et quelques morceaux de tissu, Katrijn Baeten et Saskia Louwaard créent l’illusion, nous emmènent dans ce motel tellement américain. Imperceptiblement, le décor se referme sur nos deux amants. Plus d’échappatoire, plus d’espace de réflexion, la folie de l’un dépeint sur l’autre. Le jeu des comédiens renforce cette sensation d’emprisonnement mental. Face à Audrey Fleurot, tout feu tout flamme, Thibaut Evrart est parfait. Son côté banal en apparence révèle son jeu précis, habité. Entourés d’artistes tous aussi excellents, ils font de ce huis clos sous haute tension, un bijou psychotique, névrotique. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Lyon


BUG de Tracy Letts
Création au théâtre des Célestins
4 rue Charles Dullin
69002 Lyon
Du 11 mars au 21 mars 2020
Durée 1h15

Puis du 25 mars au 5 avril 2020 à la Scala Paris

Mise en scène d’Emmanuel Daumas
avec Audrey Fleurot, Thibaut Evrard, Anne Suarez, Igor Skreblin & Emmanuel Daumas traduction de Clément Ribes
lumières de Bruno Marsol
scénographie et costumes de Katrijn Baeten, Saskia Louwaard
création musicale de Gérald Kurdian

Crédit photos © Loll Willems et © Franck Boutonnet

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