Judith Henry, l’iconoclaste

Brune, piquante, le regard mordoré, Judith Henry promène sa silhouette fine des plateaux de théâtre à ceux du cinéma. Voix grave, aisément reconnaissable, elle se joue des modes, impose son style, se libère de toute contrainte. Inclassable, énigmatique, elle reprend à la Comédie de Béthune, Mémoire de fille d’Annie Ernaux, mis en scène par Cécile Backès. Une comédienne aux multiples visages, une femme engagée au charme discret.

Non loin du Square Gardette, en plein cœur du XIe arrondissement, Judith Henry nous a donné rendez-vous dans un café cosy. Le soleil inonde l’espace. Tenue décontractée, lovée dans un pull chaud, elle semble totalement absorbée par ses pensées tout en sirotant un café long. Parisienne bohème, la comédienne aime à flâner dans les rues, à se perdre, à regarder les gens vivre. Cette ville elle est y née, y a grandi, à deux pas du Panthéon. Père philosophe, mère psychanalyste, la fillette, hyperactive pas plus haute que trois pommes, a déjà du caractère. Elle sait ce qu’elle veut faire plus tard, danseuse. « En primaire, confie-t-elle, j’ai changé d’établissement, les enseignants étaient trop sévères, pour intégrer l’école des enfants du spectacle. Ce n’était pas un choix délibéré, mais ce fut salvateur. Le matin était consacré aux activités artistiques, l’après-midi au cours. Je m’éclatais. J’ai tout d’abord fait du cirque, de l’acrobatie avec l’école Annie Fratellini. Et l’année d’après, j’ai attaqué la danse classique. J’en ai fait intensément pendant quinze ans. » 

Régulièrement, des castings ont lieu à l’école. De nombreux metteurs en scène viennent dénicher la perle rare qui pourrait rejoindre leur troupe. Alors que l’artiste en herbe est en CM2, Jacques Nichet, fondateur du théâtre de l’Aquarium, recherche une fillette pour monter sa pièce La sœur de Shakespeare. « Au début, raconte-t-elle, je n’y suis pas allée. Je n’avais pas envie. C’est une de mes meilleures amies qui a forcé le destin en lui parlant de moi. Il m’a attendue à la sortie de l’école pour me donner son numéro. Ce serait impensable aujourd’hui. J’ai fini par passer l’audition et j’ai été prise. J’avais dix ans et j’allais monter pour la première fois sur des planches. Je ne les ai jamais vraiment quittées depuis. »

En parallèle, Judith Henry continue la danse. Elle prend des cours Cité Véron, juste à côté du Moulin Rouge, avec Raymond Franchetti, un professeur de l’Opéra de Paris « La salle ayant la même inclinaison que le plateau du Palais Garnier, explique-t-elle, une grande partie des danseurs du Ballet venaient s’entraîner. J’y ai même croisé Noureev. C’était assez extraordinaire. Assez vite, je me suis rendu compte que je n’étais pas assez bonne et que si je persistais, je devrais quitter Paris, aller à l’étranger, je n’en avais pas envie. Et j’étais vraiment attirée par le jeu d’actrice. J’ai donc arrêté pour me consacrer au théâtre. » La machine Judith Henry est lancée. Elle tourne quelques téléfilms, joue dans des comédies musicales, dans des pièces. Elle donne la réplique à Jacques Vincey pour le concours de l’école de Nanterre chez Chéreau. Il lui rend la pareille pour le conservatoire dont elle rate l’examen. Pas grave, avec volonté et insouciance elle fonce. L’année de son bac, elle rencontre René Allio qui lui propose un premier rôle dans Un Médecin des Lumières, feuilleton en trois parties pour Arte, qui conte l’histoire d’un accoucheur au XVIIIe siécle. « Quelle aventure, s’amuse-t-elle. Le tournage a duré un peu moins de quatre mois et j’y ai retrouvé toute la bande de l’Aquarium, Olivier Perrier, Pascale de Boysson, entre autres. Beaucoup de comédiens de théâtre faisaient partie de l’équipe. » Entremêlant les arts, Judith Henry passe avec une aisance confondante des plateaux de télévision aux tréteaux.

Virevoltante, elle enchaîne les projets. Elle joue Macbeth d’un côté, de l’autre elle irradie les salles obscures avec La discrète de Christian Vincent, qui lui vaudra la reconnaissance de ses pairs avec à la clé un César du meilleur espoir féminin en 1991. « Les deux médias me passionnent, confesse-t-elle. Le problème n’est pas tant d’aller de l’un à l’autre en tant qu’actrice, mais qu’en France tout est cloisonné. On est vite étiqueté. J’ai eu la chance de pouvoir faire les deux sans me poser de questions au gré des propositions. » Sans penser au lendemain, à capitaliser sur sa notoriété, elle s’implique entièrement dans les projets qu’elle choisit. Cette volonté sans faille, son goût du travail de la perfection, elle le doit en partie à Matthias Langhoff. « A l’époque, se souvient-elle, c’était, l’un des plus grands metteurs en scène d’Europe. La première fois que j’ai vu son travail ça a été un vrai choc. Alors quand il m’a proposée de travailler avec lui, je n’ai pas hésité. Je lui dois beaucoup, il m’a appris mon métier, l’exigence qu’il requiert. »

Suivant son instinct, elle monte avec Mathieu Bauer, rencontré sur le tournage de L’Amour, le film de Philippe Faucon, la compagnie Sentimental Bourreau entre théâtre et musique. « L’expérience a duré près de vingt ans, raconte-t-elle.  » Un temps, la jeune comédienne s’éloigne du monde du cinéma. La célébrité, pas si facile à gérer quand on a vingt ans, le fait qu’elle soit une jeune femme, et donc une proie pour les hommes, l’ont dégrisée, l’ont déçue. « Entendre Adèle Haenel, confie-t-elle, m’a remis en mémoire l’ambiguïté de certaines relations. On pense être dans un cadre professionnel, amical, mais on réalise que tout n’est pas si simple. C’est malsain, oppressant. Bien sûr, qu’il y a eu des tentatives. Ça m’a fragilisée. Je me suis donc repliée sur le théâtre, ma bande de copains. Sans regrets. »

Mémoire de fille_Bethune_IMG_2285R_© Thomas Faverjon_@loeildoliv

Après plus de 30 ans de carrière, le constat est sans appel. Judith Henry est une défenseuse d’un répertoire plutôt contemporain. Elle en a fait sa marque de fabrique. Donnant vie aux mots d’Ernaux, réhabilitant l’aura de la dernière Reine d’Égypte, la comédienne se découvre une âme de féministe depuis plusieurs années. « Ce n’est pas forcément un choix délibéré, explique-t-elle, mais plutôt une prise de conscience de ce que l’on est, de ce que l’on a fait de sa vie. Quelle est ma place de comédienne, de femme dans les textes qu’on me propose ? Cette question est venue d’une réflexion suite à Projet Luciole, une pièce montée par Nicolas Truong avec Nicolas Bouchaud. Ce n’était absolument pas voulu, mais je passais parfois pour la ravissante idiote. A partir de là, ma j’ai été plus vigilante, et je le suis toujours. » Après Je suis Fassbinder de Falk Richter, mis en scène par Stanislas Nordey, elle rejoint en 2018 le casting d’À la trace d’Alexandra Badéa, où elle est dirigée par Anne Théron. A l’occasion de la tournée qui passe par la Comédie de Béthune, elle croise Cécile Backès, la directrice du lieu. « On s’est tout de suite entendu, raconte-t-elle. On a beaucoup discuté, beaucoup échangé. Du coupelle m’a proposée d’être la narratrice dans Mémoire de fille d’Annie Ernaux qu’elle était en train de monter. J’avais déjà lu d’autres de ses romans, j’aimais beaucoup son écriture. J’ai dit oui tout de suite. C’est un régal. Je suis ravie de reprendre la pièce. En réapprenant le texte, j’en redécouvre, la justesse, la beauté. »

Poursuivant sa route, Judith Henry multiplie les lectures. Après avoir participé au Marathon des mots à Toulouse ainsi qu’aux Commémorations anniversaires de la Retirada au Mémorial de Rivesaltes, à côté de Perpignan, elle prépare l’adaptation pour un théâtre parisien du recueil d’entretiens « Je ne serai pas arrivée là si… » d’Annick Cojean, journaliste au Monde, sur des parcours de femmes. Un projet personnel qui lui tient à cœur. Lumineuse, voix singulière, chaude, la comédienne ne ménage pas sa peine. Plus mature, plus affirmée, elle défend ses idéaux. Humaine, charnelle, elle continue à rêver, à chercher sa propre vérité sur les planches, tout en empruntant des chemins pas toujours balisés. Femme, elle assume ses choix. Artiste, elle l’est sans contexte. 

Entretien réalisé par Marie Gicquel et Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Mémoire de fille_Bethune_IMG_2702R_© Thomas Faverjon_@loeildoliv

Mémoire de fille d’Annie Ernaux (Editions Gallimard)
Comédie de Béthune – CDN
Le Palace
118 Rue du 11 Novembre
62400 Béthune
Jusqu’au 19 décembre 2019
Durée 2h05 environ

Crédit photos © Benoit Linder – Arte, © David Frasson, © Strutt films, © Thomas Faverjon

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