CouvTartuffe_Fau_bouquet_porte saint-MArtin_©Marcel Hartmann_L1015229@loeildoliv

Le tartuffe faussement baroque et très singulier de Michel Fau

L’homme en noir a fait fi de sa vénéneuse roublardise, de sa fielleuse vampirisation des esprits simples pour faire place à une goule de l’enfer flamboyante et cabotine, sorte de double théâtral du Dracula de Coppola. Dépassant l’image usuelle du Tartuffe de Molière, Michel Fau s’adonne à un plaisir bien solitaire et signe une pièce ovni, statique qui oscille entre rigidité et burlesque. Décalé !

On entre chez le vieil Orgon (surprenant Michel Bouquet) comme on entre en religion. Rien ne bouge, rien ne dépasse sous cette immense et magnifique voûte de cathédrale, créée par le très talentueux Emmanuel Charles. Somptueusement apprêtés dans des costumes griffés Christian Lacroix, dont certains ont été clairement inspirés par ceux imaginés par Eiko Ishioka pour le Dracula de Coppola, les habitants de cette étrange maisonnée semblent être pétrifiés par quelques mauvais génies dans de très dentelées alcôves, tels de saints martyrs. C’est la voix enrouée, ténue, presque inaudible de la prude Madame Pernelle (Juliette Carré), mère du maître des lieux, qui réveille ces étonnants gisants, qui n’aspirent qu’à la liberté et à mener grand train. Accablés par l’harangue pudibonde de cette vieille femme et l’ombre funeste de son homme de confiance, un certain Tartuffe (baroque Michel Fau), qu’elle a placé auprès de son fils, tous restent cois, attendant que le torrent de reproches passe.

Tartuffe_Fau_bouquet_porte saint-MArtin_©Marcel Hartmann_L1015270@loeildoliv

Seule, la désopilante et gouailleuse Dorine (épatante Christine Murillo), suivante des dames de la maison, se rebelle, avec humour sibyllin et espièglerie corrosive, contre cette ahurissante diatribe et tente de démasquer aux yeux aveugles de son maître la fourbe hypocrisie de l’indésirable parasite. Il faudra bien des péripéties, des stratagèmes et des rebondissements pour qu’enfin la quiétude retombe sur le foyer d’Orgon, que la fausseté de Tartuffe soit révélée et que le méchant homme paye ses crimes de faux dévot.

Suffit-il d’emballer somptueusement une des pièces les plus satiriques de Molière pour faire mouche ? Bien évidemment que non. La mécanique du dramaturge français ne se prête guère aux digressions singulières, aux inventions farfelues, aux surplus d’effets de style. Il faut de la rigueur, de la précision et en respecter la rythmique. Malheureusement, Michel Fau a vu trop grand, trop rutilant, trop clinquant, et achoppe à donner toute la puissance sarcastique, tout l’esprit mordant de cette comédie de mœurs. Voulant offrir à son maître de théâtre un magnifique écrin et se faire diantrement plaisir au passage, il en a oublié l’essentiel : la charge virulente contre l’ostentation religieuse, la bigoterie et la dévotion de façade. Fidèle à ses goûts baroques, à son amour du flamboyant, le comédien-metteur en scène, qui aime tant à se grimer, passe en force quitte à flirter dangereusement avec les contre-sens. Il transforme le falot homme noir, manipulateur de l’ombre, en homme présomptueux, bouffi d’arrogance, cherchant à tout prix la lumière.

Tartuffe_Fau_bouquet_porte saint-MArtin_©Marcel Hartmann_L1015249@loeildoliv

Malgré tout bien que statique, l’ensemble reste un divertissement plaisant, notamment grâce à l’impayable Christine Murillo qui domine largement le reste de la distribution. Lumineuse, toute en couleurs vives et nuances acidulées, la comédienne, particulièrement en verve, sauve le spectacle et fait oublier le jeu démonstratif, déclamatoire des autres seconds rôles. À côté de ce dragon de femme, Orgon, tout en retenue, en gestes minimalistes, fait pâle figure totalement vampirisé par le Tartuffe explosif, extravagant en pourpre cardinalice interprété par Michel Fau. Mais, ne boudons pas pour autant notre plaisir de voir le comédien nonagénaire traverser à pas mesurés, augustes, la grande scène du théâtre de la porte Saint-Martin. Le public ne s’y trompe pas et applaudit à tout rompre dans une bouleversante standing-ovation le grand cabotin qu’est l’immense Michel Bouquet.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Aff_tartuffe_fau_porte_saint_martin_@loeildoliv

Le Tartuffe de Molière
Théâtre de la porte Saint-Martin
18, boulevard Saint-Martin
75010 Paris
à partir du 15 septembre 2017
Du mardi au vendredi à 20h, le samedi 20h30 et le dimanche 16h.
Durée : 2h20

Mise en scène Michel Fau assisté de Damien Lefèvre
Avec Michel Bouquet, Michel Fau, Nicole Calfan, Juliette Carré, Christine Murillo, Justine Bachelet, Georges Bécot, Bruno Blairet, Dimitri Viau, Aurélien Gabrielli, Alexandre Ruby
Costumes de Christian Lacroix
Décors d’Emmanuel Charles
Lumières de Joël Fabing
Maquillage / coiffures de Pascale Fau

Crédit photo © Marcel Hartmann

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