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Mon cœur, un brûlot choc féministe et sanitaire

C’est une claque d’une violence inouïe, un coup-de-poing en plein cœur. C’est un désastre sanitaire, une tragédie humaine que seule la cupidité d’un groupe pharmaceutique et la malhonnêteté d’experts ont permis. C’est l’histoire d’une vie, de mille vies ravies par un coupe-faim, d’une femme blessée dans sa chair, dans ses entrailles, emprisonnée dans un carcan sociétal. C’est une pièce choc vibrante, bouleversante.

Alors que la salle est plongée dans le noir, une femme apparaît dans un halo de lumière. Elle porte une blouse blanche de médecin. Le visage creusé, fatiguée, emportée par une colère froide, une rage intérieure, elle dénonce les dérives d’un système de santé sous contrôle des lobbies pharmaceutiques au détriment de la santé des patients. C’est une guerrière des temps modernes, une lanceuse d’alerte, comme on dit.

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Son nom : Irène Frachon (remarquable Catherine Vinatier). Sa caractéristique : médecin pneumologue, elle est la première à constater l’ampleur des dégâts causés aucœur par la prise régulière de Médiator, un antidiabétique utilisé comme coupe-faim. Praticienne avant tout, elle se bat de tout son être, de toute son âme contre une administration lente et corrompue, contre un laboratoire pharmaceutique refusant de prendre ses responsabilité face aux désastres sanitaires, pour que les dangers de ce médicament fabriqué par les laboratoires Servier soient reconnus et que les victimes soient indemnisées à la hauteur du préjudice mortel qui les touche.

Dans ce combat de tous les instants, elle n’est pas seule. Il y a aussi Claire Tabard (époustouflante Marie Nicolle), cette jeune femme enjouée, désespérée de ne pouvoir perdre les kilos pris pendant sa grossesse. Vendeuse dans une boutique de lingerie, elle se doit d’être belle, mince. Elle ne supporte pas ce corps difforme, alourdit. Face à son désarroi, un médecin peu scrupuleux lui propose un produit miracle, le médiator.

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Sans trop de peines, elle perd le superflu et retrouve sa taille de guêpe que la société exige d’elle. Mère heureuse, femme comblée, elle croque la vie à pleines dents. Puis une langueur incompréhensible, une fatigue insurmontable gagneront son corps. Gagnée par l’épuisement, l’essoufflement que lui provoque le moindre effort, elle consulte un cardiologue. La sentence tombe, abrupte, terrible. Elle est mourante et doit subir au plus une opération à cœur ouvert.

C’est plus tard, avec l’aide de sa tonitruante sœur (impayable Rébecca Finet), que Claire comprendra le mal qui la ronge, elle s’est empoissonnée des années durant en avalant les pilules magiques qui la rendaient belle, désirable. Commence alors un long combat, un chemin de croix. Épaulée par un avocat inflexible et humain (fascinant Nicolas Chupin), elle va découvrir l’envers du décor, l’atermoiement lancinant des services de santé, les manœuvres dilatoires et abjectes du laboratoire mis en cause, le regard des autres sur sa prétendue superficialité… Elle devra, toute honte bue, se mettre à nue pour enfin être reconnue victime d’un médicament toxique.

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Fait de saynètes courtes, la pièce dévoile par tranches, la vie de cette femme meurtrie dans sa chair, dans son cœur pour avoir voulu rentrer dans les cases d’une société normée. De son écriture ciselée, sans concession, Pauline Bureau s’attache à dévoiler tous les détails qui ont transformé l’existence de cette trentenaire en calvaire. Elle ne nous épargne rien, ni les malaises, ni la sanglante opération, ni la souffrance, ni la cruauté d’un monde qui refuse de voir l’évidence, de prendre sa part de responsabilité dans ce drame sanitaire. En choisissant de raconter le drame du médiator de l’intérieur sans complaisance, sans manichéisme, la jeune metteuse en scène signe une tragédie âpre, prenante, bouleversante. Si tout paraît si réel, c’est qu’elle a pris le temps de la réflexion, de l’introspection. Elle s’est documentée sur ce scandale sanitaire qui défraie la chronique judiciaire et médicale depuis plus de 10 ans. Elle a rencontré, discuté avec Irène Franchon bien sûr, mais aussi avec les victimes de ce médicament utilisé comme coupe-faim. Elle a tiré, de ce matériel documentaire, une histoire vibrante, un drame humain.

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Portée par un esthétisme épuré, presque poétique, la troupe de la Compagnie la Part des anges s’est jetée à corps et cœur perdus dans ce récit captivant, saisissant. Marie Nicolle est édifiante en femme blessée. De sa voix légèrement rauque et fêlée, si particulière, elle donne vie à toutes ces personnes qui ont eu recourt au médiator pour rentrer dans la norme. Toute en gouaille et rondeur, Rébecca Finet incarne radieusement cette sœur courage prête à tout pour le bonheur des siens, pour que cesse l’injustice, pour que tous soient acceptés tels qu’ils sont sans peur du qu’en-dira-t-on. Catherine Vinatier se glisse avec sobriété et colère retenue dans la peau de cette femme médecin, de cette guerrière moderne. Anthony Roullier est parfait en avocat odieux et cynique représentant les laboratoires Servier. Sonia Floire interprète avec malice cette expert en chef, incapable de prendre parti entre victime et coupable, malgré les preuves de plus en plus accablantes. Camille Garcia se dédouble magistralement, jouant à la fois le jeune fils inquiet de Claire et le médecin prescripteur, menteur, refusant d’être bouc-émissaire. Yann Burlot, quant à lui, est l’amoureux un peu perdu qui ne comprend pas le mal dont souffre Claire et le cardiologue terriblement inquiet pour cette jeune trentaine dont le cœur se meurt. Enfin, Nicolas Chupin est l’épatant et pugnace avocat qui va mener le combat de cette femme, de cette victime, vers la victoire salvatrice de David contre Goliath, d’une frêle jeune mère empoisonnée contre les laboratoires Servier.

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Totalement happés par ce drame contemporain, les spectateurs sont cueillis, essorés par les multiples émotions qui les assaillent. Passant de la rage à la colère, de la tristesse aux larmes avec un léger détour par les rires libérateurs, ils se laissent saisir par cette histoire humaine qui longtemps viendra réveiller leur conscience endormie. Un bijou brûlant, un manifeste choc pour rendre à ces victimes trop souvent oubliées force et espérance, une pièce d’utilité publique à voir sans tarder.  Bouleversant !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Mon cœur de Pauline Bureau
Théâtre des Bouffes du Nord
37 bis Boulevard de la Chapelle
75010 Paris
jusqu’au 1er avril 2017
Du mardi au samedi à 20h30 et en matinée le samedi à 15h30
Durée 1h50

Reprise au théâtre Paris-Villette
211 Avenue Jean Jaurès
75019 Paris
du 23 janvier au 2 février 2019
les mardis, les mercredis, les jeudis et les samedis à 20h00, les vendredis à 19h00

mise en scène Pauline Bureau
Dramaturgie Benoîte Bureau
Composition musicale et sonore Vincent Hulot
Scénographie Emmanuelle Roy
Costumes et accessoires Alice Touvet
Perruquière Catherine Saint Sever
Lumières Bruno Brinas
Vidéo et images Gaëtan Besnard
Collaboration artistique Cécile Zanibelli
Avec Yann Burlot, Nicolas Chupin, Rébecca Finet, Sonia Floire, Camille Garcia, Marie Nicolle, Anthony Roullier et Catherine Vinatier

Crédit photos © Pierre Grosbois

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