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Avant toutes disparitions, songe hypnotique et envoûtant

Tout semble ralenti, bridé. Les gestes sont lents, délayés. Les mouvements répétitifs, itératifs. Puis, tout s’accélère. Une frénésie, une fièvre, s’empare de la troupe comme si la vie s’écoulait trop vite. Les corps se cherchent, s’attirent, se rencontrent, s’accouplent et se rejettent avant que de nouveau les instincts soient refrénés, que la tempête laisse place à un trop grand calme. De ce dilemme entre la vie et la mort, entre les rencontres et les séparations, Thomas Lebrun esquisse un ballet onirique, hypnotique qui s’étire en longueur et perd de sa magie faute d’être resserré.

Dans une salle plongée dans l’obscurité la plus totale, des notes de musique, style fin des années 1920, s’élèvent dans le silence. Puis, le lourd et sombre rideau qui cache la scène disparaît dans les cintres dévoilant un parterre de gazon vert qui ne recouvre pas tout à fait la surface. Statiques, deux silhouettes habillées toutes de noir attendent dans un coin côté jardin : un homme à la barbe blanche, une femme cheveux roux, tous deux d’âge mûr. Visages fermés, regards graves, ils se meuvent avec lenteur comme si le moindre geste était douloureux, presque impossible. Leurs corps se touchent, se caressent. Ils semblent former un de ces vieux couples que rien n’a jamais séparé. Mémoires vivantes de la danse contemporaine, Odile Azugury et Daniel Larrieu exécutent un ballet de deux lancinant, doux, poétique.

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Mus par une force étrange, les deux individus s’éloignent paisiblement. Lui reste sur place un peu hébété. Elle quitte la scène, imperturbable. Tout se passe dans le plus grand calme. Tout paraît tranquille. Puis, elle revient, toujours avec lenteur, un pot de fleurs à la main. Elle le lui tend avant de repartir, à nouveau. Plus d’une vingtaine de fois, ce mouvement va être répété avec le même flegme, la même temporalité ralentie. Le ballet devient hypnotique.

En arrière plan, devant un mur sombre, d’autres danseurs, plus jeunes, passent et repassent créant ainsi une fresque en mouvement, une sorte de manège vivant. Cette seconde partition vient perturber la lecture du premier tableau. Pourtant, de la même façon, les gestes sont ralentis, freinés. Les corps bougent avec une lenteur déconcertante avant d’être mus par une rythmique forcée. Habillés ou nus, ils apparaissent aussi vite qu’ils disparaissent. Ils se cherchent, se rejoignent parfois, s’unissent, avant de se perdre à nouveau. Les rencontres semblent fugaces. Les ruptures plus longues. En file indienne, seul, par deux, par groupe, ils défilent. Au fil du temps, la course s’accélère. Les cris, les mises à mort, laissent place à la vie. Une vie de fêtes, frénétique, comme si demain n’existait pas.

Petit à petit, le pré carré, de notre vieux couple, où les pots de fleurs se multiplient, est envahi par cette horde de danseurs. De leurs mouvements rapides, de leur poursuite effrénée contre le temps à la recherche du corps de l’autre, ils saccagent le lieu paisible, rompent l’harmonie. Hommes, femmes se mélangent. Les gestes deviennent explicites. Tous recherchent le coït d’un moment. Les gestes sont vifs rapides, secs, répétés, la musique aussi. Le son rappelant un vieux charleston s’est évaporé pour devenir plus électronique, plus rythmique. Des voix de femmes se font entendre imposant une accélération de la mécanique. L’effet est envoûtant. Le langage chorégraphique de Thomas Lebrun se fait beau, magnétique, virtuose. Il nous entraîne dans un monde où tristesse et gaité, mort et vie, sont imbriquées, emmêlées magnifiquement. Difficile de ne pas voir dans ce ballet, une évocation d’autres signatures de la danse contemporaines, comme celle de Pina Bausch.

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Tout doit s’achever. La fièvre sexuelle, enragée, qui a pris possession des danseurs doit retomber. Quatre ombres noires envahissent le jardin des délices. Vêtures sombres, gestes très lents rappelant certains mouvements de yoga, ces nouveaux corps rappellent que le temps ne peut s’arrêter, qu’il file inexorablement, qu’à la tempête des sens, le calme doit s’imposer. La fracture, trop nette, casse la jolie rythmique. Elle surprend et nous laisse perplexe. La nouvelle partition, plus douce, plus calme, est, malgré sa beauté, trop longue, trop étirée. Le temps s’éternise. La mémoire se perd dans les limbes. La transe des corps subjugue, mais Thomas Lebrun finit sur une note un brin ennuyeuse, qui mériterait d’être resserrée, mieux ciselée.

A quelques minutes prés, le chorégraphe, directeur du Centre chorégraphique national de Tours, passe à côté d’une pièce unique, intense et magistrale.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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Thomas Lebrun revient au Théâtre National de Danse de Chaillot avec une nouvelle pièce chorégraphiée hypnotique : Avant toutes disparitions

Avant toutes disparitions de Thomas Lebrun
Théâtre National de Danse de Chaillot – Salle Jean Vilar
1, place du Trocadéro
75116 Paris
Du 17 au 20 mai 2016 à 20h30 sauf le 19 mai à 19h30
Durée 1h30

Chorégraphie de Thomas Lebrun
Musiques de David Lang, Julia Wolfe, Michael Gordon, McKinney’s Cotton Pickers
Création musicale de Scanner
Lumières de Jean-Marc Serre
Costumes de Jeanne Guellaff
Scénographie de Thomas Lebrun
Son de Mélodie Souquet
Régie plateau de Xavier Carré
Avec Odile Azagury, Maxime Camo, Anthony Cazaux, Raphaël Cottin, Anne-Emmanuelle Deroo, Anne-Sophie Lancelin, Daniel Larrieu, Thomas Lebrun, Matthieu Patarozzi, Léa Scher, Yohann Têté et Julien-Henri Vu Van Dung

Crédit photos © Bernard Duret

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