"Bird" de Selma et Sofiane Ouissi © Pol Guillard
"Bird" de Selma et Sofiane Ouissi © Pol Guillard

Aux Rencontres à l’échelle, des esthétiques en urgence

Tamara Saade, Selma et Sofiane Ouissi, Bachir Tlili, Bissane Al-Charif : Pour sa 19e édition, le festival phocéen continue de croiser des paysages esthétiques français et arabes autour de propositions travaillant la vulnérabilité et les angles morts.

Dans un an, les Rencontres à l’Échelle souffleront vingt bougies. Pour l’instant, à la Belle de Mai, où sont les quartiers généraux du festival, on se retient de faire le grand bilan. Ce sera pour l’année prochaine, avec quelques-uns des grands noms qui ont fait le festival (et que le festival a contribué a faire) au rendez-vous. Ce jour-là, Julie Kretzschmar, la fondatrice, vient de lancer la 19e édition avec le plaisir de donner à voir, comme elle s’est toujours attachée à le faire, des artistes encore peu repérés en France, au milieu de signatures déjà plus célèbres mais qui nourrissent toutes, dans leurs formes, un sentiment d’urgence politique (Mohamed Bourouissa, Laurène Marx, Nadia Beugré, Guillaume Cayet).

De fait, les Rencontres à l’échelle n’est pas le lieu des formats lourds, et bon nombre des œuvres de cette édition en sont le témoin. Mais ce que le rendez-vous offre surtout, c’est un lieu pour l’instable, le bord-cadre — esthétique ou thématique. Ainsi d’une étape de travail telle que Dressing Room de la Syrienne Bissane Al-Charif, où la scénographe et artiste multi-médias y donne la parole à des femmes arabes de l’âge invisible qui suit la ménopause, au gré d’entretiens vidéos accompagnés au plateau par une Hala Omran toujours captivante.

Ici, et c’est peut-être la ligne qui tend le début du festival, s’il y a acte théâtral ou chorégraphique, qu’il y a nécessité. Nécessité de dire, parce que la parole a été tue, justement, ou parce qu’elle est un moyen de recouvrir la mémoire d’événements traumatiques ; nécessité de mettre en danger la danse pour la réinventer ; nécessité d’invoquer la mémoire d’une mère partie trop tôt en faisant passer, une fois sur scène, les blessures intimes dans un geste performatif. En découlent des gestes vifs, parfois fulgurants, réveillant au plateau un sentiment d’urgence.

Ils ont beau avoir vingt ans de carrière, les frère et sœur Selma et Sofiane Ouissi cultivent une précarité volontaire dans Bird, (quasi) solo-chorégraphique porté au plateau par Sofiane. Celui-ci ouvre en introduisant ses partenaires de scène : Jihed Kimri, musicien multi-instrumentiste et… deux pigeons amenés de Bruxelles (les pigeons avec qui il dansait lors de la création à Tunis n’ont pas pu traverser la Méditerranée, explique le danseur). Le plateau est noir et le public l’entoure. D’un côté et de l’autre, des perchoirs accueillent les bêtes.

La danse naît comme ça, presque conversationnelle, lancée par des lettres jetées par le chorégraphe-interprète au musicien. B, I, R et D, comme pour scander des parties qui, de toute façon, verront les mêmes phrases se répéter de l’une à l’autre. Pour chacune, Sofiane Ouissi dessine au sol des directions qui servent moins à guider la chorégraphie qu’à la contredire. Au milieu, les oiseaux sont un peu récalcitrants, mais ils rajoutent une strate à ces logiques superposées. De bas en haut, donc : la règle inscrite, le corps qui s’en affranchit en faisant des ronds, et les pigeons apprivoisés (mais particulièrement récalcitrants les deux soirs de la représentation) qui échappent au chorégraphique et le mettent en péril. Entre l’arbitraire du signe et celui de l’animal, les hommes composent, littéralement.

Julie Kretzschmar connaît bien la vitalité de la création au Liban, qu’elle a défendue ardemment en deux décennies à la tête du festival. Et même si Tamara Saade a quitté en partie Beyrouth pour étudier à l’Eracm, elle et ses interprètes n’en sont pas moins légataires d’une habileté et d’une élégance dont la scène libanaise semble avoir le secret. Thurayya se déploie sur un mode dramaturgique auquel le théâtre contemporain nous a habitué, mais la pièce s’en empare avec une grâce remarquable, dès cette ouverture où les trois comédiennes (Myriam El-Hajj, Ada Harb et Saade elle-même, autour du génial musicien Marc Codsi) apparaissent cheveux au vent telles les trois muses d’une création contrariée.

Tamara sait avoir avorté. Mais autour de cette opération clandestine, les souvenirs se sont effacés. Lorsqu’elle en prend conscience, le besoin d’une reconstitution s’enflamme. Elle écrit alors l’histoire de Thurayya, une étudiante beyrouthine dont l’itinéraire fictif l’aidera à se confronter aux hommes de son passé, à revisiter cette période floue et à en effleurer les violences cachées. En une heure à peine, l’autrice et metteuse en scène compose par touches un théâtre autofictionnel à la fois grave et élégant. Le problème du souvenir défaillant y devient un moteur formel, organisant le plateau comme l’espace d’émergence d’un récit elliptique entre réalité et fiction. Surtout, la mise en scène de la mémoire traumatique se dédouble comme un commentaire sur un pays maintes fois blessé, où le présent se construit sur les scories du passé. À peine a-t-on le temps de s’en rendre compte que Thurayya nous a attrapé au cœur. À la fin de la pièce, quelques mots nous rappellent les attaques brutales subies par le Freedom Theatre à Jénine, dans la Palestine voisine.

Toujours à la Friche, c’est la curiosité éveillée par un nom intrigant que l’on découvre la première création de Bachir Tlili. Akerman/Habiba s’ouvre avec le metteur en scène et comédien face public présentant sommairement les noms qui composent titre. On connaît Chantal Akerman, la réalisatrice belge de Jeanne Dielman dont c’est l’anniversaire le jour de la représentation. De Habiba, la grand-mère tunisienne de l’acteur, on découvre l’image figée sur un écran vidéo, en fond. Bachir Tlili présente aussi sa mère par les dates : 1969-2009, une vie bien trop courte. Puis il se présente lui. « Je suis un pédé qui aime la nouvelle vague », explique le comédien tombé en fascination, dans sa jeunesse, devant Pierrot le Fou.

Si cette courte pièce se présente comme un hommage à la cinéaste belge, elle emprunte autant à Godard : les figures d’errance en appartement fournies par Je, Tu, Il, Elle ou La Chambre se frottent à un principe de collage qui rappelle fort la méthode du réalisateur suisse. Ainsi, sur une table transformée en autel profane, une radio grésillante un peu obsolète et une enceinte bluetooth d’aujourd’hui font se juxtaposer des extraits de musique et des bribes de journaux d’information. Et quand il ne se lance pas dans un play-back vulnérable, Bachir piétine, fume clope sur clope telles les héroïnes d’Akerman et comme la cinéaste elle-même sur la plupart des images que l’on retient d’elle. Pour le spectateur, il faut abandonner l’envie de voir noués ensemble les destins de l’artiste, de son idole et de son aïeule : c’est l’insolence de la pièce que de déjouer toute attente. À la place, un petit théâtre éclaté s’éparpille sur scène, au milieu duquel circule un sentiment à fleur de peau, une émotion à vif.

Le temps, en espérant qu’il lui soit donné, transformera sans doute ce premier jet en quelque chose de moins directement antagonique, mais toute la sensibilité est déjà dans le geste. Sous le soleil marseillais, on quitte ces rencontres d’autant plus rafraîchi que ce qu’on y a vu souffle décidément un vent contraire à l’air brun du temps. Le festival, lui, reste encore quelques jours dans la cité phocéenne, jusqu’au 15 juin.


Les Rencontres à l’échelle
Friche la Belle de Mai
41 Rue Jobin, 13003 Marseille
Du 2 au 15 juin 2024

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