Le Scapin très punk de Muriel Mayette-Holtz

Les Fourberies de Scapin de Molière - Mise en scène de Murielle Mayette-Holtz © Sophie Boulet

Pour sa première incursion en tant que metteuse en scène chez Molière, la directrice du Théâtre national de Nice, ancienne admiratrice du Français, joue les troublions, s’amuse des mots, des situations burlesques et signe une comédie survoltée définitivement contemporaine. Une farce aux petits oignons pour petits et grands !

Qui l’eut cru ? Celle qui entra à la Comédie-Française à 21 ans, en fut nommée Sociétaire 3 ans plus tard puis la dirigea de 2006 à 2014, s’était certes frottée en tant que comédienne à la langue de Molière, mais ne l’avait jamais portée au plateau. En s’attaquant aux Fourberies de Scapin, œuvre très empreinte de la Commedia dell’arte, qui ne connut le succès qu’après la mort de son auteur, devenant depuis l’une des pièces les plus jouées du répertoire français, Muriel Mayette-Holtz célèbre à sa manière, haute en couleur et décalée, les 400 ans du dramaturge. 

C’est la zone
Les Fourberies de Scapin de Molière - Mise en scène de Murielle Mayette-Holtz © Sophie Boulet

Loin de la ville de Naples et de son opulent port qui sert normalement de décor aux aventures de Scapin, la metteuse en scène place l’action dans une station-service perdue en plein désert. Éolienne rouillée semblant sortie du film de Percy AtlonBagdad Café, pompes à essence à sec depuis belle lurette et vieux fauteuil bancal, habitent le plateau. Ne manque que des tumbleweeds, roulant au grès du vent pour se croire dans un western. Seule la vieille 2CV dont la carrosserie ne semble tenir que par miracle donne une touche « frenchy » à l’ensemble. Dans ce lieu désaffecté, Octave (Augustin Bouchacourt) et Léandre (Alexandre Diot-Tchéou), amis d’enfance, fils de bourgeois de la ville, zonent, boivent du whisky bas de gamme en compagnie de leurs valets respectifs, Silvestre (Frédéric de Goldfiem) et Scapin (Jonathan Gensburger), comptent fleurette aux élues de leur cœur. L’une (Bénédicte Allard) un peu « vulgos » sur les bords, est une pauvrette dont la mère vient de mourir, l’autre (Éve Perreur), une orpheline égyptienne babillarde à la tenue bigarrée. Mais le plus souvent, les compères désespèrent de leurs pères, vieux barbons avares, qui envisagent pour eux d’autres unions, mieux dotées, plus lucratives.

Scapin, un minable magnifique 
Les Fourberies de Scapin de Molière - Mise en scène de Murielle Mayette-Holtz © Sophie Boulet

Tenues « wesh wesh » pour les jeunes, costumes noirs élimés pour les darons, Muriel Mayette-Holtz s’affranchit des codes pour mieux faire entendre les mots de Molière, les ancrer dans le monde d’aujourd’hui. À voir les ados dans la salle, les yeux rivés sur la scène, riant de bon cœur, le pari est pleinement réussi. Il faut dire qu’elle a soigné sa distribution. En offrant à Jonathan Gensburger, comédien de la troupe permanente du TNN, le rôle de Scapin, la metteuse en scène touche dans le mille. Il est extraordinaire. Ne ménageant ni sa peine, ni son énergie, il fait feu de tout bois. Crête verte sur la tête, débardeur en maille trop court, pantalon rouge et manteau de fourrure blanc, il a fière allure, le coquin. Vitupérant, virevoltant, ayant le sens de la repartie et sachant toujours trouver la juste fourberie pour parvenir à ses fins, il est le cœur vibrant de cette comédie. 

Face à lui, les autres interprètes ne déméritent pas, notamment Cyril Cotinaut, parfait en Argante, vieillard dupé au grand cœur. Mais c’est Félicien Juttner, qui attrape les regards. Cheveux blanchis, il est un Géronte fantastique. Mimiques impayables, cris d’orfraie dès qu’on en veut à son argent, il n’a pas son pareil et pour recevoir les coups de bâtons que lui assènent généreusement un Scapin en délire ainsi que pour faire résonner de multiples façons la cultissime réplique de la pièce, « Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? »

Une comédie qui parle à tous 
Les Fourberies de Scapin de Molière - Mise en scène de Murielle Mayette-Holtz © Sophie Boulet

À l’aise dans le registre de la comédie, où elle excelle, Muriel Mayette-Holtz s’est surpassée dans cette version punk-rock de Scapin. Sa grande force, arriver à faire rire les huiles de la ville, les jeunes des cités avoisinantes, les scolaires, les aficionados du théâtre, qui ne mouftent même pas aux quelques changements de texte, tant ils s’inscrivent dans sa mise en scène résolument moderne et enlevée et les monsieur-madame tout le monde venus par curiosité. Ayant le sens du rythme et de l’à-propos, elle dirige sa troupe au cordeau, l’entraîne dans un tourbillon mené allegreto. Bien que certains jeux soient encore fragiles en ce soir de première, que certaines galéjades mériteraient d’être encore peaufinées pour totalement emporter, c’est debout que la salle comble salue les comédiens. La directrice du TNN réussit largement son pari de faire entendre par tous les grands classiques du répertoire français. Et c’est déjà beaucoup. Alors, il n’y a qu’à s’incliner, Chapeau, les artistes !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Nice 

Les Fourberies de Scapin de Molière
La Cuisine 
Théâtre national de Nice
155, boulevard du Mercantour 
06200 Nice
jusqu’au 13 janvier 2023
durée 1h45

Mise en scène de Muriel Mayette-Holtz
Avec Bénédicte Allard, Augustin Bouchacourt, Cyril Cotinaut, Alexandre Diot-Tchéou, Jonathan Gensburger, Frédéric de Goldfiem, Félicien Juttner, Ève Pereur
Scénographie de Rudy Sabounghi 
Lumière de François Thouret 
Musique de Cyril Giroux 
Costumes de Rudy Sabounghi, et Muriel Mayette-Holtz assistés de Quentin Gargano-Dumas

Crédit photos © Sophie Boulet

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