Marcos Morau revisite à rebours le conte de Perrault

La Belle au Bois dormant de Marcos Mauro - Ballet de Lyon © Jean Louis Fernandez

À la Villette, le chorégraphe espagnol dézingue le mythe de la princesse endormie attendant gentiment le baiser de son prince. Loin de la bluette, du conte de notre enfance, il signe une œuvre fantasmagorique à la beauté âpre, inquiétante. Une fable noire où le sommeil semble éternel ! 

Il était une fois, une princesse vêtue de blanc, vivant dans un palais rouge, nimbée d’une lumière tout aussi écarlate. Crinoline de dentelle, coiffe assortie, rappelant celle des béguines, elle semble émerger de quelques cauchemars. Corps démultiplié par les danseuses et danseurs du Ballet de Lyon, gestes mécaniques, cette Aurore-là a tout de la mante religieuse, du phasme, d’une créature virginale sortie des enfers. S’appropriant l’espace mais aussi les différents personnages du conte, les quinze interprètes sont, tour à tour, la mère qui a eu du mal à enfanter, l’enfant qu’il faut protéger des coups du sort, l’adolescente rêveuse et léthargique, le prince en quête de sa bien-aimée, les marraines bienveillantes, courtisanes et courtisans fuyant devant l’inconnu, forcément effrayant. 

Une relecture désarticulée
La Belle au Bois dormant de Marcos Mauro - Ballet de Lyon © Jean Louis Fernandez

Répondant à une commande conjointe du la Villette et de l’Opéra de LyonMarcos Morau s’attaque pour la première fois sur une œuvre préexistante pour mieux en déstructurer le récit, le façonner à son univers mâtiné des contes et légendes ibériques. Ici, pas de princesse évaporée, pas de baiser salvateur, de romance mielleuse, de sorcière vengeresse, l’histoire est plus radicale, plus sombre, moins évidente. Alors, les amoureux du conte de Perrault, de celui des frères Grimm, de l’adaptation sucrée de Disney, ou même de la musique de Tchaïkovski entièrement remixée, retravaillée par Juan Cristóbal Saavedra jusqu’à l’overdose de son électro à la limite du désagréable, risquent de grincer des dents, d’être fort déstabilisés voire totalement paumés. Certes, le récit se perd dans de nombreuses et nébuleuses ellipses, s’évapore dans un jeu de lumières psychédéliques mais, et c’est toute la force de ce ballet, l’écriture du chorégraphe espagnol, sa manière de construire des tableaux à l’esthétisme sans concession, à l’imaginaire foisonnant, attrape le spectateur et l’entraîne vers un ailleurs fantasmé, angoissant. 

Ballet kaléidoscopique
La Belle au Bois dormant de Marcos Mauro - Ballet de Lyon © Jean Louis Fernandez

S’affranchissant du genre — danseuses et artistes portent les mêmes immenses jupes blanches —, hors de toute notion de temps et de lieu, Marcos Morau poursuit son travail d’écriture singulière où les gestes déstructurés, rappelant ceux des insectes, sont sublimées par une mise en scène précise, minutieuse, particulièrement maîtrisée. Dans un décor étouffant, murs rouge velours, plafonniers lumineux descendant comme pour écraser l’ensemble jusqu’à l’asphyxie, l’artiste espagnol déploie une grammaire plus robotique qu’animale. Transformant les interprètes en automates, en pantins, il contraint leurs mouvements et leur nature. Mais l’inné finit par revenir au galop. Dans une course folle, qui n’en finit pas de s’étendre, tous cherchent à fuir l’imminence d’un drame, à retrouver un peu de leur liberté. Ainsi, Aurore, poupée brinquebalée de son premier cri jusqu’aux portes de la vieillesse, reste enfermée dans en espace mental dont la seule échappatoire est la déconstruction des mythes et des fondations de nos sociétés patriarcales. 

Avec cette Belle au bois dormant déroutante autant que fascinante, Marcos Morau affirme sa différence, un style où le décorum et le visuel l’emportent souvent sur la partition chorégraphique. Ça claque, sans pour autant séduire tout à fait !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

La belle Au bois Dormant – Ballet de l’opéra de Lyon / Marcos Morau
La Villette
211 avenue Jean Jaurès
75019 Paris
Durée 1h15

à voir sur Arte.tv jusqu’au 23 mai 2023

Chorégraphie et mise en scène de Marcos Morau
Musique de Piotr Illitch Tchaïkovski et Juan Cristóbal Saavedra
Assistants chorégraphiques – Ariadna Montfort, Shay Partush, Marina Rodriguez
avec Marie Albert, Kristina Bentz, Caelyn Knight, Maeva Lassere, Yan Leiva, Albert Nikolli, Lore Pryszo, Raul Serrano Nuñez, Giacomo Todeschi, Paul Vezin, Merel Van Heeswijk, Katrien De Bakker, Anna Romanova, Noëllie Conjeaud, Edi Blloshmi
Scénographie de Max Glaenzel
Costumesde  Silvia Delagneau
Dramaturgie de Roberto Fratini
Éclairagiste collaborateur lumière – Mathieu Cabanes
Conception sonore de Juan Cristóbal Saavedra
Directrice du Ballet Julie Guibert
Maîtresse de Ballet – Amandine Roque De La Cruz
Régisseur du Ballet – Alexandre Mesta
Régie technique – Guillaume Ponroy
Régie son/vidéo – Jean-Pierre Barbier
Régie lumière – Yohann Fourcade
Habilleuse – Valérie Spery
Chef machiniste – Christophe Reboul
Machinistes – Raphaël Gonzalez, Jalal Lakhmari, Adel Djoudi
Régie lumière – Jeremy Stenou

crédit photos © Jean Louis Fernandez

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