Véronique Vella, artisane passionnée du Français

Véronique Vella © DR

Du Théâtre du Vieux Colombier au Théâtre Gérard Philipe – CDN de Saint-Denis, en passant par le Théâtre populaire de Montreuil, et bientôt l’Azimut à Antony ou Points Communs à Cergy, la 479e sociétaire de la Comédie-Française campe avec fougue et intensité une représentante du personnel en proie au doute dans 7 minutes, la très puissante pièce de Stefano Massini, mise en scène par Maëlle Poésy. 

Regard noisette étincelant, curieux, extrêmement mobile, cheveux courts blonds presque blancs, en pétard, Véronique Vella observe le monde qui l’entoure. Installée dans une célèbre institution du XIVe arrondissement, elle savoure une crêpe sucrée, un cidre. Sa voix est douce, son rire éclatant, fille de comédienne, elle a le théâtre dans le sang. « Petite, se remémore-elle, j’ai été élevée, devrais-je dire éduquée, par ma grand-mère. Une femme dure, un dragon, mais très aimante. Un soir, ma mère, qui était une figure de la Comédie des Alpes à Grenoble, a réussi, je ne sais plus trop comment, à m’arracher à ses griffes pour m’amener au théâtre pour que je puisse au moins une fois la voir sur scène. C’était la transgression extrême. J’en ai gardé un souvenir vif en mémoire. C’est ancré dans ma chair. J’ai encore en moi toutes les émotions qui m’ont traversée ce soir-là. Je serais capable de décrire avec minutie l’odeur de poussière, la couleur des couloirs, de la moquette, la tête du régisseur qui s’est occupé de moi, m’a conduit dans les cintres pour que j’assiste à la représentation. J’ai ainsi pu suivre de haut, ma mère, seule tête blonde sur scène. » Véritable moment de bascule pour la jeune fille, cet épisode de son enfance reste un élément fondateur de son goût pour la scène, de son envie d’être sur un plateau. « Je crois que c’est la première fois, raconte-t-elle, émue, que je me suis sentie en totale sécurité. Je savais que dans cet endroit rien ne pouvait m’arriver. Ce sentiment de plénitude, de sureté ne m’a jamais quittée. C’est une intime conviction. Dans un théâtre, c’est là où je suis vraiment chez moi. »

Le chant, une passion 
La Voix Humaine de Cocteau - © Christophe Raynaud de Lage coll. Comédie-Française

Véronique Vella a très tôt développé un goût pour les disciplines artistiques. Rêvant de monter sur les planches comme sa mère, comme son beau-père Jacques Zabor, comédien lui aussi, elle s’épanouit dans le chant. « Au fond, avec le recul, estime-t-elle, je crois que ce n’est pas tant jouer que le besoin, la nécessité inconsciente de revivre indéfiniment ce premier souvenir, cette sensation d’être à l’abri de tout. » Aimant les poètes, les grands textes, elle lit beaucoup, s’en nourrit, les fredonne du soir au matin. « Adolescente, s’amuse-t-elle, il n’y avait que la littérature pour me faire vibrer, me faire grimper au rideau. Ma mère n’était plus comédienne à cette époque, mais avec elle, je plongeais avec délice dans le répertoire. Elle me faisait découvrir les grands monologues de femmes. » La vie a suivi son cours. Alors que sa mère monte, avec son mari, à la capitale, la jeune fille reste un temps à Grenoble chez sa grand-mère. Puis, comme le dit si bien Aznavour, à presque dix-huit ans, elle « a quitté sa province. Bien décidée à empoigner la vie. Le cœur léger et le bagage mince. Elle était certaine de conquérir Paris. » Tout de suite, la comédienne en devenir veut travailler, apprendre son métier sur le tas, se faire une expérience. « Avec ma guitare, raconte-t-elle, je me produisais dans les cabarets. C’était la belle époque, une vie de bohème très loin du cadre de mon enfance. »

Aux portes du Français
Cabaret Boris Vian © Christophe Raynaud de Lage coll. Comédie-Française

Dans la famille de Véronique Vella, on sait ce qu’est la décentralisation. Son beau-père était acteur à Angers, chez Jean Guichard, un des pionniers de cette volonté de montrer le théâtre au plus grand nombre et donc d’installer des structures en province. « C’était important pour lui, se rappelle-t-elle, cette idée de développer la production et la diffusion théâtrale dans les régions, loin de Paris. Je crois que cela m’a marquée, jouer n’était pas que pour Paris, ou une certaine élite, mais pour tout le monde. D’ailleurs, je n’ai pas fait de grandes écoles d’art dramatique. Après avoir raté le conservatoire, j’ai obtenu la classe libre du cours Florent, dirigée alors par Francis Huster et Jacques Weber. Le gros avantage, c’est que les deux années étaient gratuites. Puis comme, je ne devais pas être trop nulle, je suis entrée dans la foulée en 1986 au Français en tant que figurante. » Chose rare, qui n’était jamais arrivée depuis mai 1968, pas très contente des concours de sortie du Conservatoire, la Comédie-Française décide d’ouvrir une audition à Paris. La vie devant soi, Véronique Vella tente l’épreuve. Ils étaient 1500 au premier tour, plus que 200 au second. Après délibération, l’actrice est engagée à l’essai. C’est le début d’une grande aventure, qui dure toujours. Passée pensionnaire en 1988, elle est nommée 479e sociétaire de la Troupe l’année d’après. « Tout cela fut très rapide, se souvient-elle. Après une reprise de rôle en moins de 48 heures, le comité avait tellement été impressionné qu’ils ont tout fait pour me garder. Sur le moment, je ne me suis pas rendu compte. Je venais de ma province, je n’avais pas idée de tout ce que cela signifiait. D’autant que j’ai toujours eu l’impression de faire le bouchon, de flotter sur les vagues, de me laisser porter par les projets auxquels j’étais associée. Depuis, c’est devenu comme un second foyer.» Au fil du temps des liens se sont forgés, des amitiés naissantes sont devenues très chères. Certains comédiens, Certaines comédiennes, trois, quatre, sont là, toujours, à n’importe quelle heure du jour, de la nuit. La Troupe est devenue une seconde famille pour Véronique Vella. En les évoquant, sans les citer, son regard s’éclaire d’un feu intense, lumineux. On ressent la force de ce lien unique et singulier. 

Hors les murs de la maison de Molière 

« Bien sûr, j’ai eu des envies de vacances, de m’éloigner parfois, notamment quand Valère Novarina m’a proposée de faire Avignon en 2007, avec L’acte Inconnu, ou quand Claude Berri m’a offert un rôle d’incendiaire dans La Débandade, mais toujours l’envie de revenir a été plus forte. Il y a un tel niveau d’exigence, un tel travail à fournir, qu’on n’a pas le choix d’être des machines de guerre. C’est quelque chose que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Et en même temps, dans cette contrainte permanente, on finit par trouver une telle liberté, une telle possibilité de jeu, que c’est une chance incroyable d’être au Français. »

Chanter toujours et encore 
L'Interlope (cabaret) - Bagdassarian - Studio-Theatre © Brigitte Enguerand, coll. comédie-Française

Les pièces s’enchaînent. Véronique Vella devient au fil du temps un pilier de la Troupe. Mais la petite fille qui sommeille toujours en elle n’a rien oublié de ses désirs. « J’ai toujours eu, revendique-t-elle, plutôt l’envie de chanter que de faire du théâtre. Quand j’ai débarqué à Paris, j’avais réussi à avoir quelques contacts avec les maisons de disques. J’ai même failli signer chez Barclay. Mais ce n’est pas tant mon répertoire très axé sur les poètes du début du siècle dernier que mon grain de voix qui leur plaisait. Tous les textes qu’ils me proposaient, ce n’était pas pour moi, pas du tout mon registre. Moi ce que je voulais c’était accompagner les mots de Verlaine, de Rimbaud, de René Guy Cadou à la guitare. C’est tout. » Le rêve, toujours en tête, l’artiste, trouve sa place dans le jeu, dans le fait d’être sur scène, de dire des grands textes, elle a fini par trouver un équilibre, un épanouissement. « Et puis, raconte-t-elle avec espièglerie, quand j’en ai eu l’occasion, j’ai proposé aux différents administrateurs de faire entrer la comédie musicale au Français. C’est un art qui est important et que la grande maison du théâtre ne peut ignorer. J’ai toujours eu gain de cause. J’ai d’ailleurs essuyé les plâtres des cabarets à la fin des années 1990 en présentant notamment au Studio-Théâtre, un spectacle musical autour de mon poète préféré René Guy Cadou. » Le public était au rendez-vous. La pièce fut un joli succès. « Les cabarets, précise-t-elle, sont depuis devenus la norme de la programmation du Français, mis en scène par d’autres, comme l’Interlope en 2016, ou plus récemment Mais quelle Comédie !»

Les grandes rencontres 
7 minutes de Stéfano Massini. mise en scène de Maëlle Poésy © Vincent Pontet, Coll. Comédie-Française

En plus de 35 ans de maison, la comédienne en a vu passer du monde place Colette. Elle en a vu des jeunes pensionnaires, des metteurs et metteuses en scène, des artistes de tous âges venus se frotter à la troupe du Français. « Étonnamment, réfléchit-elle, je crois que la rencontre qui a été pour moi la plus formatrice, la plus incroyable, c’est celle avec Valère Novarina. Il a ouvert en moi de nouveaux horizons, il m’a appris à être comédienne, à jouer droit. Je nommerais aussi Daniel Mesguich. Je suis pleine de gratitude pour lui. Quelque part, il a été fondateur pour moi. Il a fait sauter un autre de mes verrous. Il m’a tout simplement appris à parler ma langue. Avant ma langue était pauvre, grâce à lui, elle est devenue riche. » Puis, il y a eu la rencontre en 2011 avec le binôme Laurent Pelly et Bruno Fontaine, autour de la création pour la Comédie-Française de L’Opéra de Quat’sous de Kurt Weil. « Eux, ils m’ont appris à chanter droit. » Continuant son énumération de personnalités qui ont fait d’elle une artiste meilleure, elle cite Muriel Mayette-Holtz, qui l’a poussée à se dépasser, Julie Deliquet, qui a encore élargi son champ des possibles, lui a appris à lâcher prise. Et bien sûr, Maëlle Poésy, dont elle défend en tournée le très réussi 7 minutes, créé en septembre 2021 au Théâtre du Vieux Colombier.

Blanche, un rôle à part
7 minutes de Stéfano Massini. mise en scène de Maëlle Poésy © Vincent Pontet, Coll. Comédie-Française

Quand commence l’aventure 7 minutes, elles sont trente autour d’une table dans la salle du comité de la Comédie-Française. Maëlle Poésy, les regarde, leur demande de lire un court extrait. Elle écoute attentivement, se laisse porter par ce qui se dégage de ces mots ainsi prononcés, de la manière dont les comédiennes les font vibrer. Très vite, Véronique Vella est retenue. Son lâcher prise, sa capacité d’improviser, sont ses atouts majeurs. La metteuse en scène, qui a pris soin de demander conseil à Julie Deliquet, lui confie, rassurée, le rôle de Blanche, déléguée syndicale par qui vient le doute, qui pousse chacune des autres filles dans leurs retranchements. Faut-il céder aux injections du patronat, qui leur demande un sacrifice, qui semble minimum – renier 7 minutes sur les temps de pause quotidien- , mais qui en y réfléchissant bien est colossal ? Difficile à dire, aucune réponse n’est donnée, à chacun d’imaginer. « Ce personnage, raconte-t-elle, est incroyablement prégnant. Il m’habite, me questionne, m’oblige à me poser la question, à la place de Blanche, ou de l’une de ces 200 ouvrières du textile qu’aurais-je fait ? En l’incarnant, et c’est chose rare, j’ai le sentiment de faire œuvre utile, d’obliger les 00spectateurs à réfléchir en profondeur, à penser ou repenser leur vision de la société capitaliste. Ce rôle me définis comme un oxymore au point de me le tatouer sur le bras gauche. »

Rêvant de jouer les Don César de Bazan dans une version folle de Ruy Blas, juste pour pouvoir dire dans la scène 2 du Ve acte, Tant pis, c’est moi ! même si elle n’est pas favorable à l’inversion des sexes au théâtre, Véronique Vella continue à se laisser porter au gré des projets, des désirs de metteurs et metteuses en scène. Cet été, elle rejoint Thomas Ostermeier au Festival d’Aix-en-Provence, où il monte en ouverture, l’Opéra de quat’sous, avant de le présenter à la rentrée au Français. 

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

7 minutes de Stefamo Massini
Mise en scène de Maëlle Poésy
Création au Théâtre du Vieux Colombier – Comédie-Française 

Tournée
les 6 et 7 décembre 2022 à L’Azimut – Théâtre Firmin-Gémier
les 9 et 10 décembre 2022 aux Points Communs – Théâtre 95, Nouvelle Scène nationale de Cergy-Pontoise 

Crédit portrait © DR
Crédit photos © Brigitte Enguerand, © Christophe Raynaud de Lage et © Vincent Pontet, Coll. Comédie-Française

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