La Reine Blanche met à l’honneur ces femmes de savantes oubliées

Exil intérieur © Pascal Gely

Flammes de science est une série théâtrale conçue par Élisabeth Bouchaud, pour les textes, et Marie Steen, pour les mises en scène. Le projet est de mettre à l’honneur ces femmes qui ont été privées de reconnaissance et de récompense. Le premier volet, Exil intérieur, met en lumière la physicienne, Lise Meitner.

Certains hommes célèbres le sont souvent parce qu’ils ont eu des collaborateurs. Ce que le sociologue Robert Merton a appelé l’effet Mathieu. L’historienne des sciences Margaret W. Rossiter a observé que dans l’univers des scientifiques bien des chercheurs s’attribuaient les pensées intellectuelles de leurs collaboratrices dont les contributions étaient souvent réduites à des remerciements en bas de page. C’est l’effet Matilda qui souligne « Le déni, la spoliation ou la minimisation récurrente et systémique de la contribution des femmes scientifiques à la recherche, dont le travail est souvent attribué à leurs collègues masculins ». Elles n’ont pas eu l’aubaine de Marie Curie qui partagea à égalité avec son époux Pierre, le Prix Nobel.

Exil intérieur © Pascal Gely
Portrait de femme

Dans sa pièce, Élisabeth Bouchaud trace un portrait remarquable d’une femme qui jamais ne lâcha prise. Exil intérieur débute à Berlin, à la fin de la Première Guerre mondial. Avec son ami et collaborateur, Otto Hahn, elle vient de découvrir un nouvel élément radioactif, le proctanium. L’autrice met en place le processus qui fit qu’en 1944, le prix Nobel lui échappa et fut attribué à Otto Hahn. C’est passionnant !

Souvent citée comme l’un des cas les plus flagrants de scientifiques injustement ignorés par le comité attribuant le prix Nobel, Lise Meitner est une femme au parcours étonnant. Née à la fin du XIXe siècle, époque où l’accessibilité aux études n’était pas ouverte à la gent féminine, elle devient une grande physicienne, renommée pour ses travaux sur la radioactivité et la physique nucléaire. Elle est considérée, à son grand désespoir, comme étant la mère de la bombe atomique. À sa mort, en 1968, son neveu, Otto Frisch, fit inscrire sur sa tombe : « Lise Meitner, une physicienne qui n’a jamais perdu son humanité ».

Ombres et brouillard d’une époque

Autrichienne d’origine juive, convertie au protestantisme, elle se retrouve confrontée aux horreurs engendrées par ce XXe siècle, qui connut le pire avec le nazisme. Malgré les suppliques de son entourage, cette célibataire, dévouée à ses recherches, refuse de quitter l’Allemagne. Elle refuse cet exil. Cela signifie de voir son passé lui être arraché. Je n’ai rien fait de mal, et voilà que je suis traitée comme une chose, pas comme une personne. Ou plutôt non, ce n’est pas cela : je suis enterrée vivante ! Elle finit par fuir, en Suède, trouvant un poste précaire et fort mal payé. À la fin de la guerre, elle reprochera à ses amis allemands, même s’ils ont aidés quelques personnes, la futilité d’une résistance passive, face à l’ampleur des crimes commis. Elle prend la nationalité suédoise et part vivre en Angleterre.

Exil intérieur © Pascal Gely
Un bel ouvrage pour une grande dame

Dans une très belle scénographie de Luca Antonucci, composée d’éléments mobiles, manipulés par les acteurs, la metteuse en scène, Marie Steen, déroule habilement le temps et les lieux. Les tons gris soulignent l’horreur de l’époque mais également les états d’esprits que traverse Lise Meitner.

Élisabeth Bouchaud, par une interprétation aussi sobre et droite qu’une équation mathématique, incarne avec délicatesse cette femme entièrement dévouée à son travail et aux bienfaits de la science, qui doivent être mis positivement au service de l’humanité. Dans le rôle d’Otto Hahn, Benoît Di Marco est formidable, montrant toute la complexité de cet homme qui, selon Einstein, fut « l’un des rares à se tenir droit et à faire de son mieux pendant ces années de mal ». Ce qui ne l’empêcha pas d’exclure son amie et collaboratrice à son succès. Imer Kutllovci est parfait dans le personnage du neveu, Otto Frisch, qui ne cesse de vouloir lui faire prendre conscience des dangers et des réalités.

À suivre…

Comme c’est souvent le cas de toutes les bonnes séries, ce premier épisode donne envie de suivre le second. Ce sera Prix No’Bell, à partir du 15 décembre. Il portera sur l’astrophysicienne britannique Jocelyn Belle. Connue pour sa découverte du pulsar, elle vit le Prix Nobel revenir à son directeur de thèse. C’était hier, c’était en 1974 !

Marie-Céline Nivière

Exil Intérieur d’Elisabeth Bouchaud.
Théâtre de la Reine Blanche – Scène des Sciences et des Arts.
2 bis passage Ruelle
75018 Paris.

Du 16 novembre 2022 au 28 janvier 2023.
Mercredi 30 novembre, Mercredi 7, Jeudi 8, Vendredi 9, Mercredi 14, Mardi 20, Jeudi 22, Mardi 27, Jeudi 20 décembre, Jeudi 5, 12, 19, 26 janvier à 19h00 ; Samedi 3, 10, 17 décembre, 7, 14, 21 et 28 janvier à 18h00 ; Dimanche 4, 11 décembre → 16h00, Mardi 10, Jedi 26 janvier à 14h30.

Durée 1h35.

Mise en scène de Marie Steen.
Avec Elisabeth Bouchaud, Benoît Di Marco, Imer Kutllovci.

Scénographie de Luca Antonucci.
Costumes de Muriel Delamotte, assistée de Marie Le Garrec.
Vidéo de Guillaume Junot.
Lumières de Philippe Sazerat.
Créatrice son Stéphanie Gibert.
Compositrice Anne Germanique.

Crédit photos © Pascal Gely.

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.