/

Silent Legacy, une affaire de génétique

Silent Legacy, Maud Le Pladec © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon

Événement de ce 76e Festival d’Avignon, la création de Maud Le Pladec feat JR Maddripp fait se rencontrer Adeline Kerry Cruz, krumpeuse de huit ans, et Audrey Merilus, danseuse professionnelle. Une œuvre faite d’inévidences, qui nous suit longtemps après la fin.

Que faisons-nous face à cette enfant de huit ans jetée là, sur une scène avignonnaise, comme dans la fausse aux lions ? L’image est inouïe et troublante. Cette inversion des hiérarchies génère un trouble mêlé d’une émotion qui aura ébranlé toute une partie du public, nous font penser nos conversations. Krumpeuse jeune de huit ans, Adeline Kerry Cruz enchaîne ces mouvements de violence sublimée, seule au plateau, face public. On croirait voir le stade le plus avancé et le plus inconnu de la civilisation humaine, le fruit le plus jeune d’une intrication de généalogies culturelles, chorégraphiques et historiques — un enfant-monde.

Adeline/Audrey
Silent Legacy, Maud Le Pladec © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon

La danseuse la plus petite, la plus fragile de tout le Festival doit se débattre avec la composition colossale de DJ Chloé, pure décharge sonique et rythmique. La dramaturgie à laquelle la soumet Maud le Pladec est chargée de toutes ces déterminations. Si toute la faune festivalière bruisse au nom d’Adeline Kerry Cruz, il ne faut pas pour autant idéaliser le prodige : elle est absolument impressionnante, mais elle reste une enfant.

Ce n’est pas un hasard si Pladec lui a donné en revers une danseuse professionnelle formée à l’école P.A.R.T.S. d’Anne Teresa de Keersmaeker en la personne d’Audrey Merilus. La pièce se déploie en trompe-l’œil, puisque le choc et l’effet du passage krump, totalisants, se voient arrêtés en plein vol. Exit Adeline, enter Audrey, danseuse d’une grande élégance dont les gestes, pleins d’élan, s’accompagnent de cris amplifiés et saturés, particulièrement déroutants.

Silent Legacy, Maud Le Pladec © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon
Transmission

Le fil de la transmission qui lie le spectacle la gonfle d’une émotion particulière. Il y a d’abord ces échanges entre Adeline et son mentor, JR Maddripp, le géant face à une enfant qui l’appelle dans de grands cris étouffés par la musique avant de monter sur ses épaules dans une image de rêve. Puis entre la femme et la fille, car si les danses de l’une et l’autre restent solitaires, elles dialoguent quand même à distance, sur un plan systémique plus que chorégraphique. Et la pièce crée des articulations très fortes aux endroits où ces danseurs se croisent.

Ainsi, dans Silent Legacy, les danses urbaines et la chorégraphie contemporaine sont ramenées à une même chose, la recherche d’une expression juste à travers le mouvement. D’où la coexistence apaisée de ces deux formes, celle, instituée, de la danse contemporaine, et celle, populaire et spontanée, du krump, dont la génétique n’est pas moins riche.

C’est à travers cet assemblage un peu halluciné, presque onirique que Silent Legacy creuse sa beauté. Dans les interstices entre la danse et le théâtre, aussi, notamment dans le travail expressif du cri et de la grimace propre au krump, et dans toute la dramaturgie qui entoure ses trois personnages. Derrière, la pièce pose la question du devenir de la danse, pas seulement dans l’opposition entre la rue et l’institution, mais également dans la prise d’acte d’une danse en évolution constante et d’un présent en perpétuelle recherche de ses formes.

Samuel Gleyze-Esteban – Envoyé spécial à Avignon

Silent Legacy de Maud Le Pladec et Jr Maddripp
Festival d’Avignon
Cloître des Célestins
Place des Corps-Saints
84000 Avignon

Conception Maud Le Pladec
Chorégraphie solo Adeline Kerry Cruz : Maud Le Pladec et Jr Maddripp
Chorégraphie solo Audrey Merilus : Maud Le Pladec et Audrey Merilus
Musique Chloé Thévenin
Scénographie et lumière Éric Soyer
Costumes Christelle Kocher assistée de Marion Régnier
Assistanat à la chorégraphie Régis Badel
Travail vocal et dramaturgie musicale Dalila Khatir et Pere Jou

Avec Adeline Kerry Cruz, Audrey Merilus

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.