Une Bérénice ouatée au TNN

À la Cuisine, toute nouvelle salle acquise par la ville de Nice pour son CDN, Muriel Mayette-Holtz plonge dans les méandres raciniens des amours impossibles entre Bérénice et Titus. Avec un sens de l’épure particulièrement acérée, la metteuse en scène offre à Carole Bouquet une troisième voie tout en tension retenue pour défendre ce rôle en or.

Tout Nice, au diapason de son principal édile, Christian Estrosi, est à la Cuisine en ce soir d’inauguration. Rachetée au théâtre de Carouge, cette salle éphémère, installée à deux pas de la salle Nikaïa, est la fierté de Muriel Mayette-Holtz. Après plusieurs mois sans lieu, suite à la destruction programmée de l’ancien TNN, après l’ouverture, il y a une quinzaine de jours, des tous nouveaux franciscains, la directrice du CDN essuie les plâtres de ce nouvel espace dédié aux arts de la scène. Refusant la facilité, toujours en quête de projets exigeants, elle s’attaque à l’une des plus célèbres tragédies de Racine et fait joliment résonner les si beaux vers du dramaturge français sous une voûte de métal et de matériaux préfabriqués. Une belle gageure ! 

Bérénice toute passion contenue
Bérénice de Racine - Mise en scène de Muriel Mayette-Holtz - TNN © Sophie Boulet

Dans un décor rose poudré, très stylisé, presque froid, fait de perspectives biaisées et de lignes de fuite, Bérénice (impériale Carole Bouquet) tourne en rond, s’inquiète, manque d’air, tente de se rassurer auprès de sa suivante, la fine Phénice (Ève Perreur). Voilà plusieurs jours qu’enfermée dans ses appartements, elle attend la visite de son bel amour, l’auguste Titus (Frédéric de Goldfiem, dépressif à souhait). Devenu empereur de Rome après le décès de son père, ce dernier n’est plus maître de lui-même. Un choix cornélien s’impose à lui. Les lois romaines sont impitoyablement strictes. Aucun de ses patriciens ne peut convoler en justes noces avec un étranger, fusse-t-il couronné. Doit-il sacrifier son bel amour, sa passion quinquennale au pouvoir ? 

Titus en proie à de neurasthéniques tourments
Bérénice de Racine - Mise en scène de Muriel Mayette-Holtz - TNN © Sophie Boulet

Classique dans sa forme, la mise en scène ciselée de Muriel Mayette-Holtz révèle ses contours tragiques, noirs, dans les détails. Face à une majestueuse Bérénice qu’incarne — pour la troisième fois de sa carrière — une Carole Bouquet tout en fièvre retenue, en fougue bridée, la directrice du lieu insuffle au personnage de Titus une densité spectrale qui conjugue habilement nonchalance, mélancolie et langueur. Ombre de lui-même, fantôme à qui on aurait arraché le cœur, il semble dépérir, se perdre dans de sombres eaux. Voix traînante, ton subtilement monocorde, Frédéric de Goldfiem dévoile un jeu subtil et juste, dont le minimalisme maîtrisé fait mouche. Jacky Ido n’est pas en reste. Il est un Antochius évanescent, douloureusement en retrait de l’amitié sincère qu’il porte à l’un, de l’amour à sens unique qu’il voue à l’autre. 

Atmosphère cotonneuse 
Bérénice de Racine - Mise en scène de Muriel Mayette-Holtz - TNN © Sophie Boulet

En recentrant le texte de Racine autour du triangle amoureux, gommant ainsi les assertions politiques qui permettent de comprendre comment la raison l’emporte sur la passion, Muriel Mayette-Holtz fait le choix assumé de ne retenir de la tragédie qu’affections contrariées, passions frustrées et renoncements à cœur défendant. Enveloppant d’une nappe musicale très cotonneuse, d’une scénographie presque nue le texte du dramaturge français, elle signe un drame implacable à l’équilibre fragile en cette toute première représentation. Debout, les spectateurs ne boudent pas leur plaisir. À quelques encablures de l’ancien théâtre, véritable monolithe de marbre en pleine déshérence, le TNN renoue ingénieusement, chaleureusement avec son public.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Nice

Bérénice de Jean Racine
La Cuisine
TNN
155, boulevard du Mercantour
06200 Nice
Jusqu’au 25 mai 2022
durée 1h30 environ

Tournée
Du 15 septembre au 12 octobre 2022 à La Scala-Paris.

Mise en scène de Muriel Mayette-Holtz assisté Laure Sauret
avec Augustin Bouchacourt, Carole Bouquet, Frédéric de Goldfiem, Jacky Ido, Ève Pereur
Décor & costumes de Rudy Sabounghi 
Lumière de François Thouret 
Musique de Cyril Giroux 
Assistant costumes – Quentin Gargano-Dumas

Crédit photos © Sophie Boulet

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