Antoine Gouy, comédien au bord de la crise de nerfs

Laissant un temps, son ami Lupin, le détonant Antoine Gouy monte sur les planches du Lucernaire et donne vie au texte d’Alexandre Oppecini qui croque avec justesse et humour les conditions de travail soumises à la mondialisation et à la loi du profit. Mouillant littéralement sa chemise, le comédien, aussi à l’aise sur un plateau de théâtre que de cinéma ou de télévision, s’empare avec justesse et humour des causes et conséquences du burn out. Face au méchant T-Rex entrepreneurial, le ténébreux artiste montre les dents. Rencontre. 

T-Rex, chronique d’une vie de bureau ordinaire d’Alexandre Oppecini © Julien Ginoux

Quel est votre premier souvenir d’art vivant ?
Mon premier souvenir de spectacle vivant, c’était une comédienne qui était venue jouer dans mon école maternelle. Une histoire de petit garçon et de sa mère. J’ai des souvenirs flous, mais des phrases qui résonnent encore, comme un premier coup de cœur… Une brèche venait de s’ouvrir.

Quel a été le déclencheur qui vous a donné envie d’embrasser une carrière dans le secteur de l’art vivant ?
J’ai voulu embrasser une carrière de comédien parce que j’ai goûté à la scène très tôt. Mon premier spectacle avec des professionnels et un vrai public a été un déclencheur, je me suis dit que c’était possible, qu’on pouvait vivre de ça. Mais c’est d’avoir commencé à travailler dans l’entreprise et d’avoir refusé cette vie « normale » ou « normée » qui m’a définitivement décidé, et donné le courage d’épouser le monde du spectacle. La scène était devenue vitale.

Qu’est-ce qui a fait que vous avez choisi d’être comédien ?
Une évidence. Je crois qu’on naît pour trouver sa place parmi les humains, et la mienne était de me donner en spectacle. Aussi loin, que remontent mes souvenirs, j’ai toujours aimé faire rire, provoquer et faire réagir mon entourage. Et plus je le faisais et plus cela fonctionnait. Très tôt, à 6-7 ans, j’ai eu la folie de croire que mes premiers mots sur scène captivaient le public, que c’était là que je pouvais donner le meilleur de moi et je le crois encore aujourd’hui. Quoi de plus grisant que d’incarner un roi d’Angleterre en automne, un petit artisan amoureux en hiver et un financier surmené au printemps ?…

Le premier spectacle auquel vous avez participé et quel souvenir en retenez-vous ?
Lors de mon tout premier spectacle, j’avais 5 ans, mon rôle s’était limité à une simple figuration et j’en avais éprouvé une grande frustration ! Plus tard, vers 13 ans, je garde de mon vrai premier spectacle de théâtre, un souvenir de grande excitation, la découverte du trac, de cette joie de cette fraternité en coulisse et de ce pouvoir inouï, sur scène, de déclencher des vagues de rire avec de simples mots, de simples gestes… Je m’en souviens comme d’une première histoire d’amour, cela passe par le cœur, inoubliable.

Votre plus grand coup de cœur scénique ? 
Je pense que c’est Oncle Vania de Tchekhov mis en scène par Julie Brochen. Une claque. La découverte de cette histoire sublime, mélancolique, profonde, d’une mise en scène immersive et généreuse. Et une distribution qui touchait plus que juste. Elle touchait au plus vrai. François Loriquet au firmament, bouleversant. Des voix qui chantent, des corps qui dansent… Tout était là pour nous émerveiller.

Quelles sont vos plus belles rencontres ? 
J’en ai fait tellement ! C’est d’ailleurs l’un des grands bonheur de ce métier, passer de troupes en troupes, on garde quelque part cet esprit itinérant des saltimbanques qui s’enrichissent de leurs voyages. Julie Brochen bien sûr et Muriel Mayette-Holtz, ma professeure au conservatoire, pour cet amour de la parole et la conscience du jeu. Mathieu Amalric, mon parrain de cinéma, et son regard sur l’instant. Jean Dujardin, et mon complice Omar Sy, des partenaires en or, dans le partage et l’amusement, l’essence même du jeu. Nicolas Bedos pour l’écrin de génie qu’il propose et puis il y a mes amis, ceux que j’admire tant et qui m’inspirent tous les jours, Pierre Niney, Benjamin Lavernhe, Jonathan Cohen, François Civil, Hugo Gélin, Sébastien Pouderoux

En quoi votre métier est essentiel à votre équilibre ? 
Ce métier est essentiel à mon équilibre parce qu’il me permet de vivre alors que je ne pourrais qu’exister. Je me remplis chaque jour des richesses qu’il m’apporte, intellectuelles, philosophiques, humaines, imaginatives, mais aussi ludiques, et émotionnelles. Tant d’œuvres, de personnes, de compréhensions du monde ont émaillé mon parcours et on construit la personne que je suis. Cette vocation m’oblige aussi à une discipline du corps salvatrice et m’offre la possibilité de continuer à jouer, à mon âge, ce qui est quand même unique et pour moi, vital !

Qu’est-ce qui vous inspire ? 
C’est l’Humain qui m’inspire, tous les jours. Une voix, une expression, une main qui se lève, je suis à l’affût de tout ce qu’offre la complexité des relations humaines, et cela me fascine. Les décalages de langage, ce mot, ce silence qui va tout faire basculer… Pour le reste, j’aime imprimer dans ma tête des postures, des gestes, des attitudes que je vais puiser dans des tableaux, des films, des sculptures…

De quel ordre est votre rapport à la scène ? 
La scène suscite une attraction viscérale chez moi, elle m’inspire quelque chose de sacré et de familier, comme originelle. Un endroit rare, où l’on peut naître et renaître. C’est toujours particulier de poser le pied sur une scène, le temps y est tout à coup suspendu… Et je m’y sens toujours bien.

À quel endroit de votre chair, de votre corps situez-vous votre désir de faire votre métier ? 
Celui du cœur. J’ai un rapport très affectif et direct avec ce métier que je ne m’explique pas. On ne peut pas rationaliser les histoires d’amour.

Avec quels autres artistes aimeriez-vous travailler ? 
Si l’on parle de mes rêves les plus fous, j’adorerai tourner sous la direction de Terrence Malick, cinéaste absolu ou Pedro Almodovar pour le voir travailler. Tom Hanks et Jim Carrey dans des registres très différents, des génies. En France, j’aimerais beaucoup tourner devant la caméra d’Olivier Nakache et Éric Toledano, du cinéma populaire, drôle, mais aussi touchant et riche, je pense aussi à François Ozon, Maïwenn ou Emmanuelle Bercot que j’admire beaucoup et Florian Zeller qui m’a sidéré avec The Father. Au théâtre, mon plus grand désir va se tourner vers Joël Pommerat.

À quel projet fou aimeriez-vous participer ? 
Un spectacle de théâtre total, une grande aventure scénique avec de la musique, de la danse, qui réunirait tous mes amis comédiens, cités plus haut. L’idée de se réunir tous les soirs pour partager ça avec le public nous exciterait énormément. On en parle souvent, et puis la vie fait que… mais je garde espoir !

Si votre vie était une œuvre, quelle serait-elle ? 
Une œuvre connue ? Je ne sais pas… mais s’il fallait l’écrire, ce serait certainement une tragi-comédie musicale !

Olivier Fregaville-Gratian d’Amore

T-Rex, chronique d’une vie de bureau ordinaire d’Alexandre Oppecini
Spectacle vu au Festival d’Avignon le OFF
en 2019
Théâtres des Carmes – André Benedetto
Actuellement au Théâtre du Lucernaire
Du
rée 1h20

Crédit photos © DR et © Julien Ginoux

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