Dire 2022, un festival hors les murs qui fait la part belle aux écritures féminines

À deux pas du vieux Lille, au cœur du quartier populaire de Wazemmes, la maison Folie accueille le Festival Dire de la Rose des vents. Au programme en ce vendredi soir, une évocation de la vie du chanteur Daniel Darc et une performance belfastoise de la prodigue Oona Doherty. Une sacrée soirée… 

Le froid humide de janvier enveloppe les maisons de briques. Une brume blanche envahit les rues, enferme les passants dans une sorte de nuage ouaté. Devant la haute cheminée de l’ancienne filature de textile, réhabilitée en lieu culturel de la métropole à l’occasion de Lille 2004, capitale européenne de la culture, par l’agence néerlandaise Nox et l’architecte Lars Spuybroek, un petit nombre de personnes attendent l’ouverture des portes de l’auditorium. D’autres, plus frileux, un peu moins courageux, se sont réfugiés dans la salle de convivialité, qui accueille la billetterie et une librairie éphémère. 

Portrait version radio

Jeanne Lazar © Arthur Crestani

Après le contrôle des pass sanitaires, le flot de spectateurs avance à pas feutrés vers la salle. Tranquillement, chacun s’installe, prend le temps de se réchauffer. Sur scène, deux tables placées en biais, se font face. L’une est recouverte de papiers, l’autre de matériel à mixer le son. Lentement, la lumière se tamise. Jeanne Lazar et ses deux acolytes, Benjamin Abitan et Sébastien Adam, prennent possession du plateau. Hauts rouges, pantalons noirs – un détail qui a sa petite importance – , les trois artistes, ont imaginé, dans le cadre d’une commande pour France culture, un portrait revisité de Daniel Darc

Daniel Darc ressuscité 

Fascinés par le chanteur de Taxi Girl, sa dimension noire, rock, punk et sombrement romantique, l’autrice, le metteur en scène et le musicien remonte le temps, ravivent de vieux souvenirs, imaginent des instants de vie qu’ils n’ont certes pas vécu, mais que la mémoire collective a gravé dans les interstices de l’histoire de la musique. Ainsi du concert au Palace en 1984, où Darc se taillade les veines devant un public sidéré, à l’oubli dix années durant, de sa personnalité borderline à sa renaissance en 2004 avec l’album Crévecoeur, qu’il réalise avec Frédéric Lo, en passant par la cérémonie des Victoires de la musique En 2005, où il reçoit le prix du meilleur album, ils esquissent un récit, une vie, entre fantasme et réalité. Entremêlant à leurs propres paroles des extraits d’interviews, ils font renaitre passionnément celui qui « Cherchez le garçon »en 1980, et qui rêvait de Roses rouges vingt ans plus tard. Sorte de lecture théâtralisée, Roses inutiles invite à (re)découvrir l’artiste mort en 2013, à le réhabiliter, à lui rendre un bel hommage. 

Parking des hommes 

Hope Hunt & The Ascension into Lazarus d’Oona Doherty. stall Veyrunes © DR

Après une courte pause, changement de tempo, de style, Oona Doherty investit l’arène, rameute les passants et fait le show autant dans le froid glacé de la nuit lilloise que dans la tiède chaleur de l’auditorium. En revisitant à travers sa danseuse, Sati Veyrunes, les attitudes corporelles très masculines des jeunes de Belfast, elle met le feu, s’amuse des stéréotypes et fait exploser les carcans d’une société bien trop normée. Tout commence en fanfare. Une voiture fonce sur la foule, musique à fond. Elle pile devant les yeux effarés des spectateurs. Le conducteur en dansant, ouvre le coffre, d’où immerge la jeune artiste. Vêtue d’un survet, un brin agressive, elle fait le mâle, le paon, montre à son compagnon de fortune qu’elle est son égale, qu’elle fait partie du clan. Corps souple, mouvements rapides, elle fascine par sa manière d’imposer sa masculinité, de se mouvoir comme si elle glissait dans les airs. 

De l’homme à l’image religieuse de Lazare 

Agacé, le conducteur laisse sa compagne sur le carreau. Sati Veyrunes est maintenant seule. « Vénére », elle invite le public à entrer dans la salle. Prenant à son compte, les mots, les gestes de cette jeunesse irlandaise esseulée, Oona Doherty imagine une performance faite de rage, de grâce, de colère et de fureur. Décortiquant les postures d’une génération en manque de masculinité, elle offre à son extraordinaire interprète une partition intense, qui fascine, saisit, et plaque au siège. Après un noir, un temps à l’arrêt, détourant les codes sociétaux et religieux, la chorégraphe, née à Londres, mais venant de Belfast, clôt cette hallucinante prestation par une danse quasi christique. Le contraste saisissant entre les deux volets de cette courte pièce fait mouche et montre le talent de deux artistes détonantes, l’une à l’écriture, l’autre à ‘incarnation. Ainsi avec Hope Hunt & The Ascension into Lazarus, Oona Doherty impose un style et confirme que son étoile monte. 

Après Corinne Masiero jeudi et avant Rebecca Chaillon dimanche, la troisième édition du festival Dire, co-organisé par Marie Didier de la Rose des vents et Aurélie Olivier Littérature, etc., fait le buzz et s’installe, on l’espère durablement, dans le paysage culturel lillois.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé Spécial à Lille 

Roses inutiles 
créé au Festival Dire 2022 – Maison Folie Wazemmes – Lille
Projet conçu par Benjamin Abitan et Jeanne Lazar
Une pièce de Jeanne Lazar
Réalisation Benjamin Abitan
Musique Jean-Baptiste Amann et Sébastien Adam
Soutien : Centre Chorégraphique National Roubaix Hauts-de-France – Sylvain Groud dans le cadre des résidences d’artistes 

Hope Hunt & The Ascension into Lazarus d’Oona Doherty
Présenté au Festival Dire 2022 – Maison Folie Wazemmes – Lille
Avec Sati Veyrunes
Conducteur de la voiture / DJ Max
Lumières de John Gunning 

Crédit photos © Arthur Crestani et © DR

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