Julie Delilquet © Victor Pascal

Julie Deliquet fait résonner les mots de Fassbinder à Saint-Denis

Au TGP à Saint-Denis, dont elle a pris la tête en mars 2020, Julie Deliquet s’empare de la première série allemande écrite par Rainer Werner Fassbinder. À sa manière sensible, la metteuse en scène sculpte, cisèle, s’approprie le texte pour mieux le restituer, lui insuffler une autre vie au plateau. Rencontre. 

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter à la scène ce feuilleton télévisé de Fassbinder ? 

Huit heures ne font pas un jour de Rainer Werner Fassbinder
Théâtre Gérard Philipe - Centre national dramatique de Saint-denis 
TGP © Pascal Victor

Julie Deliquet : Au départ, c’est vraiment une histoire de hasard. Je ne suis pas une metteuse en scène avec plusieurs projets d’avance. J’aime suivre le cours de choses. Quand je travaille sur un spectacle, je me dis que c’est le bon, que je n’en ferais pas d’autres. Comme ce n’est jamais vraiment, le cas, je termine une pièce et passe à une autre. J’ai besoin d’aller au bout d’un projet pour interroger celui d’après. Je suis quelqu’un de très curieux, avide de découvrir de nouvelles matières à adapter au plateau. Avec l’Arche Éditions, nous nous rencontrons régulièrement pour échanger sur des textes, des nouveautés, préparer nos ateliers d’art dramatique avec le Collectif In Vitro. J’étais en train de finir Un Conte de Noël, et comme une bouteille à la mer, je leur ai parlé du fait que j’aimerais pour mon prochain spectacle une sorte d’Émile Zola des temps modernes, mais version positive. Ils ont tout de suite réagi. Suite à la rétrospective Fassbinder qui a eu lieu en 2018 à la cinémathèque, ils ont ressorti une pépite, Huit heures ne font pas un jour, sa première série télé. Laurent Muhlensein était prêt à le traduire, si un metteur en scène s’en apparait pour l’adapter au plateau. C’était un mardi, dans la foulée je suis allée acheter le coffret. Le Lendemain, je savais que j’allais le faire. Le fait que ce ne soit pas une œuvre de théâtre, m’a séduit. Puis j’ai d’abord rencontré l’écriture de Fassbinder, en tant que dramaturge, avant de connaître son cinéma. Je crois aussi que j’étais fascinée par cet homme qui n’a jamais cessé de passer d’un médium à l’autre. 

On a commencé à connaitre votre travail autour de l’écriture de Tchékhov. Depuis vous semblez avoir une préférence pour l’adaptation d’œuvre cinématographique au plateau ? 

Oncle Vania de Tchekhov. Mise en scène de Julie Deliquet. Comédie-Française. © Simon Gosselin

Julie Deliquet : Je ne « conscientise » même pas. Je crois que j’aime profondément le geste d’adaptation. C’est certainement lié à ma manière de travailler autour de l’écriture de plateau. C’est d’ailleurs par là qu’est venue mon envie de m’emparer de l’œuvre de Tchékhov. J’aime bien l’idée de la version originale scénique, m’accaparer une œuvre pas forcément faite pour être jouée sous une scène, mais qu’en la travaillant elle le devienne. Ceci dit je m’adonne à cet exercice toujours avec une œuvre qui appelle au théâtre. 

Ce qui est très intéressant dans votre manière d’appréhender une œuvre, c’est que vous vous l’appropriez totalement ? 

Julie Deliquet : Je ne cherche pas à reproduire un travail existant mais à faire naître autre chose. Dans mon approche de Fassbinder, il n’était pas question de faire du copier-coller. Il n’y a aucune scène de la série, en termes de mise en scène et de lieu, qui est dans le spectacle. C’est d’abord une revisite du texte. Puis, il y a chez moi une pudeur, une modestie. Je ne cherche pas à rivaliser ni avec l’original ni avec un artiste que j’admire. Je crois que ce n’est pas parce qu’on aime un travail que l’on doit s’interdire d’y toucher, de se l’appréhender autrement. Il faut tenter d’autres approches, une manière de le faire découvrir autrement. Cela fait partie de la fonction du théâtre, de toujours faire croire que telle ou telle œuvre est d’actualité. 

Dans vos pièces, il y a toujours une dimension mélancolique. Qu’en est-il de Huit heures ne font pas un jour ?

Un conte de Noël de Desplechin. Mise en scène de Julie Deliquet. © Simon Gosselin

Julie Deliquet : C’est tout le contraire. J’avais la volonté d’aller vers quelque chose de plus heureux, de plus joyeux. Le projet a été lancé avant la pandémie. Du coup c’était vraiment une œuvre parfaite à travailler perdant les confinements successifs et à voir après, car elle donne de l’espoir. Dans mes précédents spectacles j’étudie les luttes intergénérationnelles, cette fois, je voulais un texte sur la solidarité au sein d’une famille élargie, de cet hommage au faire ensemble. J’avais l’envie d’une œuvre plus politique, plus sociale. Ce qui est des plus passionnants dans l’adaptation de ce texte, c’est que Fassbinder se frotte pour la première fois à l’écriture télé, du coup il change son ton. Il a pensé cette œuvre pour se faire entendre par le peuple. Il s’adresse directement à lui. L’utopie qu’il y décrit, est faite pour que chacun se prenne la main et fasse des choses par soi-même. Par ricochet, grâce à Fassbinder, je modifie aussi mon regard, mon geste artistique. 

Vous avez l’habitude de travailler en troupe. Est-ce le cas ici ? 

Julie Deliquet : En partie. Les travailleurs sont joués par les comédiens du collectif in vitro. Ils sont les témoins de mon travail, c’est important qu’ils soient là, présents. Mais j’ai aussi intégré à la distribution, pour le besoin du récit, de jeunes comédiens, une enfant et des personnes plus âgées pour jouer les grands parents. Tous les âges sont représentés de 9 à 75 ans. 

Quand on s’attaque à des œuvres fortes cinématographiquement parlant, très marquées par leur créateur, comment fait-on pour s’en détacher ? 

Julie Deliquet : Déjà, je ne convoque jamais l’écran et jamais ce qu’il y a dans le film, la série. Tout mon défi, c’est de faire croire que cette œuvre a été écrite pour moi. Du coup, j’oublie vite l’original. Pour autant, si je me l’approprie un temps, si je dépossède l’auteur, je ne cherche pas à ce qu’elle m’appartienne. J’ai toujours en tête que mon geste est là pour servir l’œuvre. Par contre, j’ai besoin de tailler le texte à ma mesure, à l’adapter à ce que je suis, une fille vivant en 2021. La question de ce que je suis, ce que j’aime, ce que je vis, est forcément au centre du spectacle en devenir. Je cherche toujours une mise en scène qui passe par l’artisanat. J’utilise peu d’effets. J’ai besoin dans mon travail que tout passe par des tiers, en l’occurrence les acteurs. J’ai besoin de me sentir à la fin dépossédée. L’œuvre « finie » n’est plus mienne. Elle est aux acteurs. Je n’ai aucun rapport sacré à rien. 

Vous êtes à la tête de ce CDN depuis mars 2020, soit au tout début de la pandémie en France. Comment rouvre-t-on un théâtre qui a quasiment toujours été fermé depuis votre arrivée ? 

Huit heures ne font pas un jour de Rainer Werner Fassbinder
Théâtre Gérard Philipe - Centre national dramatique de Saint-denis 
TGP © Pascal Victor

Julie Deliquet : C’est un peu le double effet « Kiss cool ». C’est non seulement une réouverture, mais c’est aussi une ouverture. J’ai l’impression que depuis 18 mois, je n’ai fait qu’apprendre mon métier auprès des équipes, des artistes et des habitants, mais là pour la première fois je vais enfin découvrir et me confronter au public. C’est un vrai début, un saut dans l’inconnu. C’est assez joyeux. Et comme c’est aussi la première de Huit heures ne font pas un jour qui ouvre la saison. C’est assez fébrile aussi, d’autant que je suis capable de tout changer jusqu’à la dernière minute. 

Était-ce important d’ouvrir avec une de vos créations ?

Julie Deliquet : Cela s’est fait comme ça. Il n’y a pas de préméditations. Mais c’est assez symbolique d’autant que le spectacle parle du monde ouvrier, des années 1970. Cela résonne fortement avec le passé de Saint-Denis, qui, à l’époque était, un lieu où tout le monde venait travailler. Suite aux recherches que nous avons faites, nous avons découvert dans les archives départementales, un grand nombre de documents faisant référence à cela.  Nous avons donc décidé de nous en servir pour recouvrir tous les murs du théâtre avec des images en lien avec ce passé. Par ailleurs, avec 14 comédiens au plateau, c’est un vrai hommage au collectif, à la vie ici. Je crois que le terreau que nous avons dégoté, m’a aidé, guidé non pas pour reproduire la vie à Saint-Denis, mais bien pour parler d’un temps, d’une époque. Quand j’ai décidé de monter ce texte de Fassbinder, je n’avais pas été nommée. J’ai choisi cette œuvre par instinct. Plus je l’étudie, plus je me rends compte à quel point elle raconte quelque chose du collectif, de la vie à Saint-Denis. C’est assez vertigineux de voir comment la résonnance est forte. D’ailleurs durant la pandémie, Saint-Denis a été une terre d’exemple, la solidarité, le terreau associatif, tout ce qui a été mis en place, c’est impressionnant surtout pour un territoire particulièrement en souffrance. C’est assez admirable. Cela fait croire en l’humain, et de cette capacité à aller de l’avant par la débrouille, tout comme les personnages de cette fiction de Fassbinder.

Comment on conçoit une saison après cette période d’empêchement ?

Julie Deliquet : Comme pour tout le monde, il y a bien évidement des reports. Mais j’ai surtout fait le choix de la création, qui est l’une des missions premières d’un CDN. Après, nous avons tenu nos engagements, nous avons soutenu les équipes. Il n’était pas question de condamner les œuvres qui avaient été programmées par Jean Bellorini et que j’avais déjà choisies de reporter. C’est encore une ère de cohabitation, qui est une suite logique puisque j’étais artiste associée. Il y a là quelque chose d’assez rassurant, ce qui m’a permis d’installer mon projet tranquillement, mon rapport au réel, aux territoires, aux thématiques sociales, les artistes femmes, le lien à la jeunesse. 

Quels sont les grands moments à venir ? 

L'absence de père d'après Platonov d’Anton Tchekhov. Mise en scène de Lorraine de Sagazan. © Pascal Victor

Julie Deliquet : il y a un temps « Lorraine de Sagazan », qui est notre artiste associée, avec la reprise de l’Absence de père et la présentation de Sacre, sa dernière création. L’idée étant de lui permettre d’exposer le plus longtemps son travail. J’aime l’idée des diptyques, des spectacles cousus ensemble, car il raconte quelque chose du processus créatif. Il y a là une volonté de présenter les artistes proches du projet, avec des focus sur les femmes, comme Julie DelilleJulie BèrèsElsa Granat, etc. Et puis enfin, nous clôturerons la saison avec Fille (s) de…, une œuvre chorale qui réunit au plateau dix petites dionysiennes, dix adolescentes et dix femmes, et toutes les actrices du collectif in vitro, Lorraine et Leïla Anis, autrice associée, et moi-même. C’est un grand moment de partage, d’ancrage dans le territoire. L’objectif étant aussi de rebaptiser la grande salle, j’aimerais que chaque saison laisse une trace, transformer le visage du théâtre, conjuguer terreau amateur et professionnel, pour installer en douceur ma direction et mon projet. Je crois que la pandémie nous a appris à prendre le temps, je crois que cette saison en témoigne.

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Huit heures ne font pas un jour de Rainer Werner Fassbinder
Théâtre Gérard Philipe – Centre national dramatique de Saint-denis
TGP
59 Boulevard Jules Guesde
93210 Saint-Denis

Jusqu’au 17 octobre 2021
Durée 3H15

Mise en scène de Julie Deliquet
Avec Lina Alsayed, Julie André, Éric Charon, Évelyne Didi, Christian Drillaud, Olivier Faliez, Ambre Febvre, Zakariya Gouram, Brahim Koutari, Agnès Ramy, David Seigneur, Mikaël Treguer, Hélène Viviès ET EN ALTERNANCE Paula Achache, Stella Fabrizy Perrin, Nina Hammiche
Traduction de Laurent Muhleisen
Collaboration artistique – Pascale Fournier, Richard Sandra
Version scénique de Julie André, Julie Deliquet, Florence Seyvos
Scénographie de Julie Deliquet, Zoé Pautet
Lmulière de Vyara Stefanova
Son de Pierre De Cintaz
Costumes de Julie Scobeltzine

Le décor a été réalisé dans les ateliers du Théâtre Gérard Philipe, sous la direction de François Sallé.
Les œuvres de Rainer Werner Fassbinder sont représentées par L’ARCHE – agence théâtrale.

Crédit photos © Pascal Victor et © Simon Gosselin

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