Portrait de Damien Jalet Chaillot © Rahi Rezvani

Damien Jalet, l’œuvre au noir

À Chaillot, Damien Jalet ouvre la saison avec Planet [wanderer], dernier fruit de sa collaboration entamée en 2015 avec le plasticien japonais Kohei Nawa. Entremêlant mouvement des corps et exploration de nouvelles matières, les deux artistes invitent à un voyage, une balade dans univers fantastique autant que tellurique. Rencontre. 

Comment est né ce nouveau projet, qui marque la troisième collaboration d’envergure avec Kohei Nawa ? 

Planet [wanderer] de Damien Jalet et Kohei Nawa
Chaillot – Théâtre national de la Danse © Rahi Rezvani

Damien Jalet : Tout a commencé en 2013, quand j’ai découvert les œuvres de Kohei (Nawa) à la Triennale d’Aichi. Très vite, j’ai eu l’envie de travailler avec lui. Je me souviens même d’avoir beaucoup insisté à l’époque pour que cela soit possible. La rencontre tant amicale qu’artistique a eu lieu. En 2015, nous avons, lors d’une résidence commune à la Villa Kujoyama à Kyoto, posé les bases du spectacle, né de notre désir mutuel de conjuguer sculpture et chorégraphie pour tendre vers un geste unique, symbiotique. En 2016, Vessel voyait le jour dans sa forme définitive. Après cette expérience, nous avons continué à nous voir que ce soit lors de la tournée qui a suivi, que lors de mes nombreux voyages au Japon. De nouveaux projets sont nés de ces échanges. Nous avons même monté une exposition de sculpture imaginée Expo à partir des scans des positions des corps que les danseurs prennent dans Vessel. Le désir de collaborer s’est fait plus fort. Très demandeur, Kohei m’a proposé de travailler avec lui sur le thème des planètes. Fasciné par les cellules, il avait dans l’idée que les planètes étaient un peu comme des cellules en suspension. Il y voyait une légèreté, là où je me sentais écrasé par la taille de ce que ce mot signifie, ce qu’il représente. Il me semble que ce mot a pris de l’ampleur ces dernières années, avec notamment la prise de conscience écologique, sa place dans l’univers. 

Comment s’empare-t-on d’une telle thématique ? 

Planet [wanderer] de Damien Jalet et Kohei Nawa
Chaillot – Théâtre national de la Danse © Rahi Rezvani

Damien Jalet : On prend le temps. On s’intéresse à la signification première du mot planète, à son étymologie. Très curieusement, cela vient du mot « planam », qui veut dire errer, se promener sans véritable destination. Cela m’a tout de suite parler. Je trouvais cela très beau, que cela aller avec la condition humaine. Contrairement aux plantes qui s’enracinent, nous sommes des êtres qui voyageons, nous déplaçons. Avec Kohei, on est dans une sorte de recherche qui dépasse les frontières. C’était pour moi, un point de départ moins intimidant, plus accessible. Une autre chose, très importante, Vessel a été créé à Kyoto, ville avec laquelle j’ai une forte attache et qui me fascine beaucoup, tout particulièrement ses jardins secs, qui m’ont fortement inspiré pour ce nouveau spectacle. Planet se veut à la fois comme l’antithèse du premier, tout en s’inscrivant dans sa continuité. Vessel était une pièce extrêmement liquide, inondée, flottante, qui mettait en exergue la fluidité des corps, et le fait qu’on est constitué d’eau. Pour cette nouvelle création, on a vraiment souhaité faire le contraire. On est parti des sculptures de Vessel que Kohei avait réalisées à partir de carbure de silicium, cette matière noire, abrasive que l’on retrouve dans les météorites. C’est très aride, très hostile, mais il s’en dégage une vraie vulnérabilité, une certaine beauté notamment quand les corps nus des danseurs viennent s’en recouvrir. Cette sorte de sable sombre, brillant, étincelant nous a servis de point de départ. Puis, il y avait de manière sous-jacente au projet cette idée de fusionner avec le monde, de faire plus qu’un. Par ailleurs, j’aimais bien l’idée que nous sommes fait de poussières d’étoiles, que la vie est venue de météorites, qu’il y a une mythologie autour de la création des êtres vivants. Tout cela a pris peu à peu forme dans nos têtes, des images se sont construites entremêlant sciences et art. Il était important aussi que cette fois, l’on voit les visages, qu’on identifie les danseurs, les corps, leurs différences, leurs sexes. Nous voulions évoquer dans Planet, une certaine humanité. 

Comment travaille-t-on une telle matière ? 

Damien Jalet : Ça été un vrai challenge d’autant que nous n’avons pas travaillé uniquement qu’avec le carbure de silicium. Si ce sable anthracite est très beau visuellement, il nécessite des précautions d’emploi très contraignantes. Il faut se couvrir les jambes pour éviter les blessures.

Il y a une relation à la vitesse. Utiliser une telle matière, impose un rythme lent, car il faut éviter de respirer la poussière qui en émane. Il faut donc être très précautionneux, avoir une forme de délicatesse dans le mouvement. Par ailleurs, dans les cratères que nous avons fabriqués sous la surface noire, nous avons utilisé la fécule en ébullition, déjà présente dans Vessel. Cette fois-ci, nous l’employons de manière plus technique. Elle devient nos racines. Nous avons donc développé un langage plus physique qui s’est construit à partir de ce maintien des pieds. Cela permet de tendre vers des positions antigravitationnelles extrêmes. C’est assez fascinant. Les corps, tout comme les plantes, sont plantés dans le sol. 

Qu’est-ce qui vous a inspiré ? 

Planet [wanderer] de Damien Jalet et Kohei Nawa
Chaillot – Théâtre national de la Danse © Rahi Rezvani

Damien Jalet : Passionné par la culture japonaise, je me suis intéressé aux mythes fondateurs du pays du Soleil Levant, et tout particulièrement au Kojiki qui revient sur l’origine des îles qui constituent le pays. Dans ce recueil, le monde est divisé en trois niveaux, Yomi les enfers, le monde au-dessus des nuages et enfin le milieu intermédiaire, nommé la plaine des roseaux. Dans Vessel, nous avions surtout évoqué les deux premiers états. Avec Planet, nous voulions explorer celui qui se situe entre les deux, qui parle de cette résilience toute japonaise, cette façon de s’agripper aux mondes contre vents et marées, de s’adapter face aux catastrophes naturelles. On se plie, s’en casser. L’image était très évocatrice. Elle a nourri notre travail. Ça été d’autant plus prégnant que j’étais au Japon en 2011 quand il y a eu le tremblement de terre. Voir ce pays, ces buildings trembler, secouer, mais tenant bon, voir une ville comme Tokyo paralysée m’a profondément marqué. Lorsque l’on préparait Planet, avec Kohei, nous avons décidé de faire un workshop à Ishinomaki, ville du Nord du Japon, entièrement ravagée par le tsunami et dont plus de 3 000 habitants ont été emportés par la vague. Afin de redynamiser la région, de lui redonner vie, ils ont créé en 2017 le Reborn-Art festival. Le lieu, les arbres encore déracinés, les histoires de fantômes qui hantent la région, ont été très inspirants. 

Comment crée-t-on un tel projet en plein covid ? 

Planet [wanderer] de Damien Jalet et Kohei Nawa
Chaillot – Théâtre national de la Danse © Rahi Rezvani

Damien Jalet : C’est un cauchemar. Le spectacle devait voir le jour, l’an passé. Ça n’a pas été possible. Étant obsédé par l’idée de monter ce spectacle, d’autant que les premiers workshops que nous avions commencés en 2018 étaient très prometteurs, nous avons tout décalé. Notre grande chance est d’avoir été soutenus par certains de nos coproducteurs. Honnêtement, cela s’est joué à peu. Entre les visas, la fermeture des frontières, nous sommes passés par pleins d’états et d’étapes différentes. Par miracle, j’ai pu partir et rejoindre Kohei au Japon. Cela s’est joué à un jour prêt. Aimilios Arapoglou, un de mes fidèles danseurs et avec qui je travaille depuis longtemps, devait m’accompagner. Il n’a jamais pu venir. Le pays s’est fermé juste derrière moi. Ça a été une période compliquée, mais on a pu avancer. C’est le principal. Contre toute attente, malgré de nombreux contretemps, les planètes sont alignées, Kohei a pu enfin venir à Paris, le spectacle est là, prêt à éclore.

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Planet [wanderer] de Damien Jalet et Kohei Nawa
Chaillot – Théâtre national de la Danse
Première mondiale

Tournée
les 7 et 8 octobre 2021 à Amsterdam, Internationaal Theater Amsterdam
Le 13 octobre 2021 à Rouen, Opéra de Rouen Normandie
Le 4 décembre 2021 à Sankt Pölten, Festspielhaus St. Pölten
Le 11 décembre 2021 à Cannes, Palais des Festivals et des Congrès
Du 12 au 15 janvier 2022 à Rennes, Théâtre National de Bretagne
Du 25 au 27 mars 2022 à Taipei, National Performing Arts Center National Theater & Concert
Les 28 et 29 avril 2022 à Kyoto, ROHM Theatre
Les 4 au 6 mai 2022 à   Tokyo, Tokyo Metropolitan Theatre
les 27 et 28 mai 2022 à Hong Kong, Kwai Tsaing Theatre 

Crédit photos © Rahi Rezvani

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