Un Festival à Villerville - direction Mateo Cichacki © OFGDA

Villerville, un festival à l’ère de l’imaginaire

À deux pas de la fourmilière deauvillaise, dans un calme et paisible village de bord de mer, la huitième édition d’un Festival à Villerville bat son plein. Dirigée depuis deux ans par le jeune Matéo Cichacki, la manifestation, consacrée à la création in situ et aux jeunes compagnies, invite cette année aux rêves, aux cauchemars, à réveiller nos imaginaires de grands enfants. 

Quel plaisir de retrouver Villerville, sa vue imprenable sur l’estuaire de la Seine, sur la forêt de cheminées du port industriel du Havre, son calme ouaté, son restaurant célèbre pour avoir abriter le tournage d’Un singe en hiver. Depuis huit ans, Alain Desnot, puis depuis deux éditions, Matéo Cichacki, font, le temps d’un long week-end de fin d’été, vibrer le village au rythme de créations théâtrales. Bien implantée sur le territoire communal, la manifestation réunit autour de jeunes compagnies, des bénévoles du coin, mais aussi des festivaliers de la France entière. L’ambiance est bon enfant. Le public est, malgré le « pass sanitaire », au rendez-vous. Tour d’horizon d’une journée estivale. 

À la poursuite du rêve d’Alice
Ricardo et les ténèbres de et avec Louis de Villers - Un festival à Villerville © Raphaël Soleilhavoup

S’emparant de l’œuvre de Lewis Carroll, la compagnie Passages invite à un voyage au cœur d’un songe éveillé, celui de la petite Alice et son refus de grandir, de se confronter au monde des adultes. Avec presque rien, du matériel de récup’, décors, costumes fait de bric et de broc, accessoires récupérés çà et là dans quelques greniers, quelques brocantes, les cinq comédiens et le musicien donnent vie au conte du romancier britannique. Joué dans le parc municipal qui surplombe la Manche, l’espace se démultiplie à l’envi, invite à lâcher prise avec le réel, à, comme la curieuse Alice, suivre les pas du lapin blanc pressé, prendre le thé avec le chapelier fou, être envoûté par la chenille, etc. Encore en rodage, le spectacle fort sympathique devrait au fil des représentations prendre son envol. Quelques resserrages, ajustements de jeu à prévoir, mais, à voir les mines réjouies des enfants, les applaudissements fournis d’un public, composé autant de locaux que de vacanciers, De l’autre côté d’Alice a atteint son but, faire rêver de 7 à 77 ans. 

Dystopie granguignolesque 
Incroyable ! Vous ne devinerez jamais ce que va faire cette fille à 2 min 32…
Création de Mélina Despretz © Raphaël Soleilhavoup

En pleine préparation de sa prochaine création, Matéo Cichacki propose une lecture de Papa Congèle, pièce écrite par Victor Inisan, connu dans le petit monde du théâtre pour ses contributions régulières au magazine I/O Gazette. Dans une vallée isolée, loin de la civilisation, Daniel (épatant Renaud Triffault) décide de s’installer, de construire son foyer, de fonder sa famille. Ça tombe bien, non loin de là, Wanda, une sculpturale jeune femme, investit une petite baraque en bois. Le coup de foudre est immédiat. Très vite, les désirs de nos tourtereaux ermites sont comblés. Deux jumelles viennent compléter le charmant et sylvestre tableau. C’était trop beau. Patatras, Wanda meurt assommée par une poutre mal fixée, suivi peu après dans la tombe par ses deux fillettes. Inconsolable, Daniel congèle les têtes de ses amours. Commence alors un bien étrange dialogue entre morts et vivants, entre des fantômes, des âmes torturées et un homme que la douleur a rendu fou. Entremêlant à une réalité noire, à un cauchemar gore, absurdité et humour noir, Victor Inisan signe un texte macabre autant que drôle, que la mise en lecture de Mateo Cichacki souligne drôlement, macabrement. Sur les pas d’un Copi, d’un de Lorde, d’un Méré, réinventant le genre granguignolesque, le duo d’artistes invite au boulevard du crime, de l’horreur et du rire, et laisse présager d’un spectacle salé et ovniesque. 

Lui est un rôle 
Ricardo et les ténèbres de et avec Louis de Villers © Raphaël Soleilhavoup

Dans un autre genre, Louis de Villers se glisse dans la peau de Ricardo, un personnage décalé terriblement attachant, qu’il finit par ne plus savoir s’il est lui ou l’autre. Sous le regard bienveillant de son ami, Simon Falguières, le comédien se donne à 1000 % sur scène. Passant d’un vélo d’appartement à un rameur, il invite à une balade surréaliste, une exploration de soi, une quête de l’autre, d’un rôle. Survolté, hyper excessif, maniéré, Ricardo n’a plus de nouvelles de son ami Louis, celui-là même qui doit l’interpréter sur scène. Cela va faire deux ans qu’il est parti en terre inconnue pour un voyage qui ne devait dépasser les trois semaines. Inquiet, il part à sa recherche dans un monde visiblement hostile, où frayeurs nocturnes et rêves sombres, se conjuguent en une sorte de réalité parallèle complétement délirante. Porté par le jeu décalé de l’auteur et l’ingéniosité de la mise en scène qui utilise à merveille le Garage, ce lieu atypique fait de recoins et d’espaces singuliers, Ricardo et les ténèbres de Louis De Villers est un seul-en-scène fort prometteur. 

Dancing avatars 
Incroyable ! Vous ne devinerez jamais ce que va faire cette fille à 2 min 32…
Création de Mélina Despretz © Raphaël Soleilhavoup

Pour finir, la journée en beauté, direction le stade de Villerville, où Mélina Despretz propose à une poignée de spectateurs, d’entrer dans le cercle virtuel et secret d’une bande d’artistes en marge, prêts à cramer leur vie pour le grand kiff’, pour un moment arty, au-delà de la rage, de la mort, de la réalité. L’air est frais et humide sur la pelouse verte du terrain de foot. Très vite, cela ne sera qu’un détail, qu’une vue de l’esprit. Assis en ronde, public et interprètes ne font plus qu’un sous les couvertures de laine polaire. D’un bond, les cinq artistes et le caméraman se lèvent et rejoignent le centre de la piste, de l’arène. C’est parti pour une heure suspendue dans un univers à part, où les filles sont des guerrières de manga, les hommes des rois, où le monde contemporain trop égocentrique se fracasse sur le mur d’individualités fortes, de collectifs riches de leur diversité, de communautés non-conformistes et hétérodoxes. Déclamant vers, déconstruisant la masculinité machiste des héros antiques, dansant en s’appropriant les codes du hip hop, de la street dance, les cinq interprètes font vibrer l’atmosphère glacée de ce début de nuit normande. Incroyable ! Vous ne devinerez jamais ce que va faire cette fille à 2 min 32 est un manifeste, un poing levé dans la norme qui ne demande qu’à être poli et ciselé pour toucher juste, en pleine face.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Villerville

Un festival à Villerville

De l’autre côté d’Alice d’après Lewis Carroll
Mise en scène collective
Cie Passages

Papa congèle de Victor Inisan
Mise en scène de Matéo Cichacki
Cie Odysseus Thérapie

Ricardo et les ténèbres de et avec Louis de Villers
Co-mise en scènede Simon Falguières assisté de Lolita de Villers
Accessoires et scénographie – Alice Delarue
Création lumière de Léandre Gans
Création son de Michel Bystranowski
Le Collectif Peinture Fraîche et la Compagnie Le K 
Production et soutien: Le Tangram, Scène Nationale d’Evreux-Louviers et le Théâtre du Château, Scène Conventionnée d’intérêt National

Incroyable ! Vous ne devinerez jamais ce que va faire cette fille à 2 min 32…
Création de Mélina Despretz
Label In Carne

Crédit photos © OFGDA et © Raphaël Soleilhavoup

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