Un vivier de créations et d’artistes en devenir sur les côtes normandes

Non loin de l’effervescence deauvillaise, à deux pas du touristique Honfleur, le charmant village de Villerville est un havre de paix qui accueille en cette fin août, et ce depuis 6 ans maintenant, un festival de théâtre dédié aux créations et aux talents émergents. Manifestation au parfum doux de l’été qui s’en va, elle est un point de rencontre où des artistes aguerris viennent soutenir d’autres en devenir, dans une ambiance bon enfant. Un moment suspendu, un lieu de découverte, un point de départ pour des carrières qu’on espère denses. 

Le soleil se mire dans l’eau fraiche de la Manche. Ses rayons réchauffent l’air normand et donne à cette fin de saison des airs de vacances. Dans les rues tranquilles de cette cité balnéaire fort discrète, il fait bon vivre et se balader. C’est là, qu’Alain Desnot a implanté son festival. Loin des grandes villes, de l’ébullition d’Avignon, à quelques jours du rush de la rentrée théâtrale, il a imaginé une manifestation qui encourage l’émergence, les petites formes, les créations in situ. Fort de son expérience, celui qui a collaboré à Paris quartier d’été et qui a aussi travaillé pour de nombreux autres événements, tel que le festival d’Avignon et le festival d’automne à Paris, a créé un temps suspendu, précieux, hors pression, où jeunes graines, et artistes confirmés, peuvent tester, tenter, expérimenter. 

C’est au cœur de ce cadre idyllique, juste en face de magnifiques demeures à colombages, qu’Asja Nadjar, à peine 29 ans, présente, dans une salle d’école préfabriquée, Anouk. Habillée de noir, allongée au sol, elle vient de faire une chute. Les mots lui manquent. Le choc semble l’avoir pas mal secoué. Comme à son habitude, elle époussetait le buste de son mari, Frantz, mort depuis longtemps, quand l’incident a eu lieu. Difficilement, elle se relève. De fil en aiguille, elle se conte, se confie. La langue acérée, le caractère trempé, elle n’a peur de rien. Il faut dire qu’elle en a vécu des choses. Anouk n’est plus une jeune fille, elle a 102 ans. Elle a la faconde de ces vieilles, qui se foutent du qu’en dira-t-on. Un peu hébétée, légèrement simplette, elle se révèle touchante, humaine, parfois revêche, rêche. Avec peu d’effets, juste le jeu extraordinaire de la comédienne, Claire-Marie Daveau fait vivre ce récit de vie, celui d’une femme au soir de sa vie, au cerveau quelque peu embrumé, qui livre ses vérités. 

Au même endroit, à l’heure du #metoo, Adeline Piketty questionne la construction de l’identité sexuelle dans un monde profondément patriarcal. Entremêlant des fragments de vie, ceux d’une jeune femme ingénue, confrontée très tôt à l’agression d’un exhibitionniste, et ceux d’un jeune homme chétif, androgyne, moqué par ses camarades, et développant une fureur, une violence incontrôlable à l’encontre du sexe opposé, l’auteure s’amuse du genre, des préférences amoureuses. Malgré quelques clichés, dépassant les préjugés, elle esquisse les pas d’un tango argentin où les partenaires dansent le plus souvent à contre temps. Bien que le fil conducteur de ces récits semble cousu de fil blanc, on se laisse tout doucement emporter par ces deux histoires, ces deux points de vue sur la violence faite aux femmes. 

Un peu plus loin, surplombant la plage des Graves, un chalet, atypique dans ce décor normand, accueille le Prologue de la nouvelle création de la compagnie la Lanterne, Le Gang (une histoire de considération). S’attachant à décortiquer les rapports humains qui lient un groupe de malfrats ayant sévi dans les années 1980, connu sous le nom des « Postiches », Marie Clavaguera-Pratx signe une ébauche de texte prometteuse où chacun des deux artistes, Renaud Triffault, braqueur branque d’un côté, et Matthieu Beaufort, personnage en situation d’handicap de l’autre, tentent de se comprendre, de trouver leur place, l’un par rapport à l’autre, et plus largement dans la société. Pensée à la manière des films muets, la mise en scène de Marie Clavaguera-Pratx regorge d’effets scéniques fort drôles, de rebondissements hilarants. Portés par deux comédiens vibrants, habités, ce Prologue donne furieusement l’eau à la bouche en attendant la création du spectacle dans son entièreté d’ici un an et demi. 

Au château, dans un salon pastel, Hervé Briaux plonge avec délice dans la vie trépidante et singulière de l’Abbé de Choisy. Né homme, François-Timoléon a été habitué dès sa plus tendre enfance à se travestir en damoiselle. Sa mère est l’étonnante instigatrice de cette passade qui durera au grand dam de sa famille bien au-delà de l’adolescence. Charmeur, aimant les deux sexes, le trouble jeune homme se grime en femme et fait fondre les cœurs des damoiseaux, des chevaliers, mais aussi des jeunes filles. Se ruinant à cette passion coûteuse, achetant sans compter bijoux, passementeries, rubans, tissus soyeux, luxueux, l’Abbé de Choisy, sous le nom de la comtesse des Barres ou de madame de Sancy, finit sur la paille après avoir quand même défloré de naïves enfants confiées à ses soins par des mères aveugles. Si l’histoire est passionnante, troublante, le jeu d’Hervé Briaux sincère, prenant, la mise en espace reste peut-être trop classique pour totalement emporter. L’invitation à partager les mémoires de ce personnage historique « queer » ouvre notre appétit et donne envie d’en savoir plus sur cette bien curieuse Madame l’Abbé de Choisy

Enfin, la petite salle des mariages de la mairie de Villerville, sert de terrain de jeu à Matéo Cichaki, qui, à 22 ans, s’apprête à prendre les rênes du festival, et ainsi a succédé à Alain Desnot, dont c’est la dernière édition. S’emparant avec plus ou moins de félicité à Je suis le vent de Jon Fosse, le jeune artiste dévoile toutefois une personnalité, un style. La nuit est tombée sur le village de bord de Manche, de belles images se sont gravées dans nos mémoires, il est temps de quitter la Normandie en espérant y revenir l’an prochain pour de nouvelles découvertes, de nouvelles rencontres.

Olivier Fregaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Villerville


Un Festival à Villerville
14113 Villerville
Jusqu’au 1er septembre 2019

Crédit photos © Victor Tonelli

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