Serpentine, la danse repentante de Daina Ashbee

Montpellier danse, Daina Ashbee frappe fort. En exhibant le corps nu, huilé, contrit de sa danseuse au regard scrutateur des spectateurs, la chorégraphe canadienne offre le premier choc esthétique de cette 41e édition et propose grâce à un jeu de répétition, une danse qui libère le féminin de son carcan sexiste. Violent, puissant, bouleversant.

Le premier week-end de la 41e édition du festival international de danse de Montpellier, s’achève. Deux pièces sont présentées, Frérocité de Fabrice Ramalingom et Serpentine de Daina Ashbee. Autant dire que ce sont deux mondes, deux styles qui se font face, deux regards sur la danse, sur l’écriture chorégraphique qui ainsi montre la diversité d’une discipline toujours en mouvement. Si le premier s’inspire d’un court métrage d’animation sorti en 1981, Tango de Zbigniew Rybcyński, qui hante ses pensées depuis plus de deux décennies, la seconde puise des images, des sensations, des émotions au plus profond de son être.

Un corps sans artifice

Face à la cruauté du monde, aux violences faites aux femmes, au machisme toujours aussi prégnant dans nos sociétés occidentales, Daina Ashbee n’a d’autre réponse, d’autre manière d’exprimer sa rage, sa résilience, sa féminité qu’en exposant sans fard, sans effet, le corps nu et huilé de sa danseuse. Dépliant en trois temps, un rituel tant sacrificiel, lancinant, violent que repentant, la chorégraphe d’origine hollandaise par sa mère, et cris-métisse par son père, invite à plonger au plus profond de la nature humaine, à explorer l’âme, à se noyer dans la chair tatouée d’une femme, de la femme. 

Danse serpentine

Corps ramassé, recroquevillé au sol, tel un scarabée, une tortue qui par mécanisme de défense se serait entièrement rétracté dans sa carapace, Areli Moran attend immobile, impassible que le dernier spectateur se soit installé. Devant cette sculpture humaine, le silence s’impose. Rien ne doit déranger ce qui ressemble à une prière faite à la terre, à la nature. Imperceptiblement, les muscles de la danseuse semblent se détendre s’assouplir. Chaque mouvement est d’une lenteur interminable, d’une beauté, d’une grâce. Pensé comme une longue litanie, un mantra intérieur, une supplique aux hommes, Serpentine libère par bribe la femme de son corps, de ce qu’il représente, de son sexe. 

Une violence nécessaire

En répétant trois fois la même séquence de mouvements, à des tempos un peu moins lents à chaque fois, le geste chorégraphique de Daina Ashbee n’a rien de gratuit. Il dérange, secoue, ébranle. La poitrine et les hanches heurtant le sol huilé de manière répétitive, brutale, résonne au plus profond de chacun des spectateurs. Pour certains, l’image est insoutenable. Ils finissent par quitter leur siège, fuir la salle. Pour d’autres, elle révèle le corps sacrificiel, immolé de la femme. Il n’est plus question de fermer les yeux mais bien de scruter notre société patriarcale et de s’en libérer enfin pour un autre monde basé sur la parité, l’égalité et la diversité.

L’intimité du geste

Loin de la vaine danse de Ramalingom, de sa ZAD chorégraphiée, Daina Ashbee préfère l’épure, l’intimité, la proximité du corps de sa danseuse avec un public restreint, pour susurrer à l’oreille de chacun son message furieux engagé et ciselé. En offrant à un tout petit nombre de spectateurs, un moment de grâce, de douleur, de beauté, elle signe une œuvre choc dont les images à n’en pas douter resteront longtemps gravées dans nos rétines, dans nos mémoires. Impossible après Serpentine, de garder des œillères face aux conditions des femmes dans le monde, des violences que leur corps subit. Plus qu’essentiel, ce premier spectacle de la chorégraphe canadienne, présenté à Montpellier Danse, fait l’effet d’une bombe, d’un mal nécessaire !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore -Envoyé spécial à Montpellier 

Affiche de Montpellier Danse

Serpentine de Daina Ashbee
Montpellier Danse
Studio Cuningham
Agora -cité internationale de la Danse
Les 25 et 26 juin 2021
Durée 1h15 environ

Production, direction artistique et chorégraphie : Daina Ashbee
Avec : Areli Moran
Composition musicale : Jean-Francois Blouin

Crédit photo © Ian Douglas

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