Premier(s) Pas d'Abou Agraa et Nawal Lagraa Ait Bennalla © David Bonnet

La belle danse des cabossés de la vie

Après avoir clôturé Suresnes Cité Danse en 2020, Premier(s) Pas du duo de chorégraphes Nawal Lagraa Ait Bennalla – Abou Lagraa attend farouchement la réouverture des théâtres pour prendre son envol et offrir aux six interprètes une renaissance méritée. Venant d’horizons différents, tous ont dû, en raison d’aléas de la vie interrompre leur carrière, ce diptyque habité est un nouveau tremplin, une seconde chance qu’ils saisissent à bras le corps. 

Du foyer de Chaillot, vidé de son public habituel, la Tour Eiffel, droite, fière, semble narguer les quelques skatteurs qui s’entraînent au Trocadéro. Le vent glacé de ce début de mois de mars en a refroidi plus d’un. Devant la salle Firmin Gémier, un petit nombre de professionnels attendent l’ouverture des portes. L’occasion pour beaucoup, de prendre le pouls du spectacle vivant en vase clos depuis plusieurs mois, faute de pourvoir présenter leur travail au public. En préambule de la pièce à venir, Abou Lagraa prend la parole pour présenter ce projet si singulier. 

Un élan de vie
Volet 1. Premier(s) Pas d'Abou Lagraa et Nawal Lagraa Ait Bennalla. Chaillot © Dan Aucante

L’idée du duo de chorégraphes à la tête de la Cie La Baraka est le fruit d’une réflexion sur la fragilité du métier de danseurs. Comment aider ceux qui un jour ont perdu la foi en leur métier, ceux qui ont vu leur rêve brisé par une blessure, une chute, ceux qui ont fait un mauvais choix, ceux dont la carrière est à l’arrêt, incapable de remonter sur les planches, impossible de rebondir, certains artistes se retrouvent dans un puits sans fond, une spirale infernale, difficile à conjurer. Face à ce constat, Nawal Lagraa Ait Bennalla et Abou Lagraa ont eu l’envie de leur venir en aide, d’imaginer une sorte de nouvelle chance. Soutenus par la fondation Edmond de Rotschild, ils ont lancé des auditions, sélectionné dix danseurs – six seulement étaient présents à Chaillot – et mis en production Premier(s) Pas

Confrontation de parcours
Volet 2. Premier(s) Pas d'Abou Lagraa et Nawal Lagraa Ait Bennalla. Chaillot © David Bonnet

Tous sont différents, aucun n’a la même histoire, la même formation. C’est d’ailleurs ce qui fait la richesse du projet, sa dimension humaine, vibrante. En se faisant se confronter sur le plateau, leurs langues, leurs expressions corporelles, les deux chorégraphes ne cherchent pas à réinventer une écriture, mais plutôt à étoffer une multitude de grammaires, de mots, de gestes. Conjuguant les styles, ils donnent à l’ensemble une détonnante profusion de mouvements, une hirsute fluidité. Encore une fois rien de révolutionnaire, juste un moment plein de tendresse et de générosité qui donne aux interprètes une belle aura, une lumineuse assurance et une confiance que l’on espère renouvelée. 

La ronde des chemises
Volet 1. Premier(s) Pas d'Abou Lagraa et Nawal Lagraa Ait Bennalla. Chaillot © DaVid Bonnet

Dos au public et portant leurs chemises à l’envers, cinq danseurs aux morphologies très différentes attendent immobiles. Un sixième surgit des coulisses, tournent autour d’eux, et d’un geste imperceptible semble les sortir de leurs torpeurs, les animer ; Chorégraphiée par Nawal Lagraa Ait Bennalla, cette première partie offre de beaux solos, de vibrant duos. Portés par l’Adagio de Samuel Barber, remasterisé par Olivier Innocenti, les interprètes se libèrent peu à peu de leurs doutes, de leurs angoisses. Il faut dire que cela fait plusieurs mois qu’ils n’ont pas dansé ensemble. Très concentrés sur leur partition, leurs visages fermés finissent par se tendre. La Musique et l’énergie qu’ils déploient passent de l’un à l’autre, réveillant leurs mouvements. Leur dynamisme, leur ferveur, leur volonté de donner le meilleur d’eux-mêmes, emportent la mise et séduisent par leur fraîcheur retrouvée. 

Orange pétillant
Volet 2. Premier(s) Pas d'Abou Lagraa et Nawal Lagraa Ait Bennalla. Chaillot © David Bonnet

Après une courte pause, le temps pour les danseurs de reprendre leur souffle, de se changer. C’est vêtu d’une combinaison orange, signée Charlotte Pereja, que le plus costaud de la bande fait son entrée. Il joue les contrastes. Léger dans ses pas, massif dans sa corpulence, il attrape le regard et entraîne à sa suite les autres danseurs. Sur des musiques de BachAbou Lagraa invite à la pétulance. Comme sa complice et compagne, il s’appuie sur les styles de chacun pour composer une écriture pétillante, très léchée. Séduit par la sincérité des interprètes, leur enthousiasme, on se laisse gentiment embarqué par ce joli moment, cette charmante partition. 

Un diptyque agréable et distrayant

Plus que la forme, c’est bien l’engagement des deux chorégraphes et des danseurs qui touche et emporte notre intérêt. Comment ne pas vouloir soutenir une telle initiative, au vu du résultat, le sourire de ceux qui, cabossés de la vie, ont retrouvé l’espoir, se sont nourris de la force incroyable du plateau pour retrouver leur passion, ressentir des émotions qu’ils pensaient à jamais perdues. C’est d’autant plus troublant et émouvant en cette période incohérente, où les lieux de culture restent désespérément fermés Ils ont pu continuer à travailler, peaufiner Premier(s) Pas, continuer à rêver à croire en ce nouvel élan. Une magnifique leçon d’humilité, de force vitale.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Premier(s) pas de Nawal Lagraa Ait Bennalla et Abou Lagraa
Création Suresnes Cité danse

Présentations professionnelles Chaillot-Théâtre de la Danse

Volet1
Chorégraphie Nawal Lagraa – Aït Benalla 
Musique Olivier lnnocenti à partir d’Agnus Dei de Samuel Barber

 
Volet 2
Chorégraphie Abou Lagraa
Extraits musicaux Jean-Sébastien Bach interprétés par Hélène Schmitt
Répétiteur Ludovic Collura 
Lumières Alain Paradis  
Costumes Charlotte Pareja 
 

Avec Justine Bennaghmouch Christin, Anne-Caroline Boidin Okretic, Yari De Vries, Valentin Genin, Margot J. Libanga, Jethro Kitutila Furaha, Johana Malédon, Rhiannon Morgan, Larbi Namouchi, Angéla Urien

Crédit photos © David Bonnet et © Dan Aucante

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