Les enfants éblouis d'Yan Allegret. Yann Collette. Théâtre de l'Echangeur. © Jean-Rémy Moulona

Yan Allegret et Yann Collette à la poursuite des souvenirs oubliés

A l’échangeur, à Bagnolet, Yan Allegret, co-directeur de Nouveau Gare au Théâtre, à Vitry-sur-Seine, peaufine l’adaptation scénique de sa dernière pièce, Les enfants éblouis. Entre passé et présent, l’auteur et metteur en scène explore avec son comédien Yann Collette, la déliquescence des souvenirs chez un homme atteint d’Alzheimer et tisse en filigrane l’histoire d’une famille. 

Tout au bout de la ligne 3 du métro parisien, à quelques pas du terminus, station Gallieni, derrière un immense portail rouge, se cache le théâtre de l’Échangeur. Créé en 1994 par la Compagnie Public Chéri, l’endroit est devenu depuis un lieu de résidence, de création, de diffusion et de pratiques artistiques amateurs ouvert aux esthétiques de son temps. Foyer accueillant, salles modulables, tout est fait pour faciliter l’échange, permettre à tous d’avoir un accès facilité à l’art vivant. 

Un homme face à ses souvenirs 
Les enfants éblouis d'Yan Allegret. Yann Collette. Théâtre de l'Echangeur. © Jean-Rémy Moulona

En ce début d’après-midi, quelques nuages assombrissent les cieux, quelques gouttes forcent le petit nombre de professionnels à se réfugier dans l’atrium, avant de pouvoir pénétrer dans la petite salle du théâtre, qui y est accolée. Sur scène, dans la pénombre, on distingue une silhouette immobile, celle d’un homme, assis sur une chaise, les pieds dans l’eau. Une voix off envahit l’espace. Elle est la libre émanation de ses pensées, de sa mémoire qui s’effiloche. Par bribe, elle évoque de vieux souvenirs épars, des bribes de réminiscences d’un passé heureux. « Né d’une commande faite par la compagnie de danse Mutine, basée en Aquitaine, explique Yan AllegretLes Enfants éblouis devait servir de base narrative à une pièce chorégraphique. Le but était d’écrire une matière textuelle qui serait la voix intérieure d’une personne touchée par Alzheimer. Après m’être documenté, je me suis pris au jeu et je suis allé bien au-delà de ce qui m’avait été demandé, j’ai écrit un récit qui se compose de sept séquences. Très vite, dans mes recherches, j’ai découvert que les temporalités peuvent se superposer chez les patients. Ainsi, ils peuvent être dans le présent, puis d’un coup plonger dans le passé, et aussi vite revenir dans le présent. Cet état de fait a tout de suite été pour moi l’endroit où je voulais écrire. »

Vingt-quatre heures de la vie d’un vieillard

Nimbé d’une lumière diffuse, l’homme (étonnant Yann collette) émerge de l’ombre, sort de sa torpeur. La tonalité de sa voix est grave, pâteuse. Il semble groggy. Atteint d’une maladie neurodégénérative, il n’a guère que quelques moments de lucidité. Dans l’attente de sa funeste et inexorable destinée, il glisse dans les limbes, se raccrochant aux vestiges de ce qui lui reste de souvenances, de bonheurs perdus. 

Entre ombres et lumières
Les enfants éblouis d'Yan Allegret. Yann Collette. Théâtre de l'Echangeur. © Jean-Rémy Moulona

S’emparant d’un sujet trop souvent tabou, la fin de vie, Yan Allegret creuse la veine poétique, celle des espoirs, des rêves, des moments heureux qu’on a plaisir à se rappeler avant qu’ils ne disparaissent, de la fragilité de l’être, de l’instant. Loin de signer une œuvre lourde de pathos, il imagine un doux songe en clair-obscur, celui d’un homme qui fantasme sa vie, son enfance, sa famille. « En me nourrissant de littérature sur la maladie d’Alzheimer, souligne l’auteur, je me suis rapidement intéressé au fait que l’identité de la personne atteinte, fond au fil du temps. Assez vite, j’ai ainsi décidé de placer mon récit sur une seule journée. Très étonnement, alors qu’on parle d’une déchéance, dans l’écriture, je me suis surpris à trouver une forme de lumière, une ouverture vers l’extérieur, la joie des retrouvailles avec un passé que l’on pensait enfoui, perdu. »

Une mise en scène sensitive

Afin de donner corps aux mots habités par Yann ColletteYan Allegret a pensé la scénographie comme un espace mental, qui passe de la conscience, à l’inconscient. Ainsi, enfermant son personnage dans un bassin rempli d’eau, il esquisse les contours handicapants que génère la maladie. Il en va de même avec la voix off omniprésente. « C’est un choix qui s’est imposé avec le temps, raconte le metteur en scène. Étonnement, lors des répétitions, à partir du moment où on a utilisé un enregistrement, c’est devenu presque une évidence. Cela permettait de déplacer la tension du spectacle ailleurs, dans la séparation physique de la pensée et du corps. On a ainsi trouvé une transcription théâtrale de cette dualité entre déchéance et lumière. »

Derniers filages avant création à la saison 21-22
Les enfants éblouis d'Yan Allegret. Yann Collette. Théâtre de l'Echangeur. © Jean-Rémy Moulona

En raison de la fermeture des salles de spectacle, Yan Allegret ne peut présenter dans les mois à venir cette partition illuminée par la présence magnétique de Yann Colette. Rongeant son frein, il continue à peaufiner texte et mise en scène, à insuffler la vie dans cette évocation de l’isolement des personnes âgées face à la maladie, de leur placement dans des établissements adaptés. Une œuvre sombre qui mature lentement, sûrement afin de trouver la juste lumière.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Les Enfants Éblouis de Yan Allegret – Quidam Éditeur
Compagnie (&) So Weiter
Création publique annulée le 2 novembre 2020 et reportée
Théâtre l’Échangeur
59 avenue du Général De Gaulle
93170 Bagnolet
Durée : 1 h 10
Dès 14 ans

Mise en scène de Yan Allegret
Avec Yann Collette
Lumières et scénographie de Philippe Davesne et Yan Allegret
Création sonore et musicale de Yann Féry
Collaboration artistique – Ziza Pillot

Crédit photos © Jean-Rémy Moulona

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