Un samedi après-midi au Centquatre

Derrière les hauts murs du Centquatre, fermé au public, la vie créative suit tranquillement son cours. Le Festival Impatience 2020 bat son plein à huis clos et le collectif Os’o profite de son passage à Paris pour présenter, à quelques professionnels, sa dernière création, X. Loin de l’agitation extérieure, un microcosme culturel continue à préparer l’avenir, la réouverture des théâtres.

Paris s’est couvert de neige. Les trottoirs sont glissants. Le blanc immaculé a vite fait place à une gadoue grise. Devant l’ancien service municipal des pompes funèbres, devenu en 2008 établissement public de coopération culturelle parisien, un petit groupe de personnes se presse pour entrer dans le bâtiment, se mettre à l’abri, se réchauffer. En raison des restrictions sanitaires en vigueur, ce lieu, si vivant habituellement, à des allures de vaisseau vide. Pas un bruit ne vient envahir l’immense espace sous verrière. Juste quelques silhouettes, au loin, rappellent que le Festival Impatience se tient malgré tout, et que le collectif Os’o  joue devant quelques amis et professionnels, X, spectacle qu’ils ont créé à Brest au Quartz, en septembre dernier. 

Le judaïsme en question 
The Jewish Hour de Yuval Rozman. Festival impatience. Centquatre © Jérémie Bernaert

A travers un talk-show délirant, détonnant et potache, Yuval Rozman questionne sa propre judéité. Vivant en France, il regarde de loin le conflit israélo-palestinien, qui gangrène son pays, le détruit. Second opus de sa trilogie, The Jewish hour égratigne les poncifs, s’amuse des clichés pour mieux les démonter, surfe sur le politiquement incorrect. Le ton est insolent, moqueur. Le jeu des comédiens précis. Mais l’ambiance « too much » qui séduit, les premiers instants, tourne court. 

Une critique d’une politique qui tourne à l’aigre

A trop forcer le trait, l’émission parodique animée par Stéphanie Aflalo s’enraille. Les interviews s’enchaînent, les invités (épatant Gaël Sall) défilent. On rit beaucoup, on se laisse séduire par l’écriture vive, énergique. Mais, vite, il manque un je-ne-sais-quoi, une profondeur derrière la boutade, la pantomime, qui saisirait, interrogerait et préparerait à la salve finale, une diatribe violente qui dénonce l’absurdité et l’horreur des combats. Mais comme la musique vient adoucir les mœurs, calmer les esprits, Stéphanie AflaloGaël Sall et Romain Crivellari, en un dernier pied de nez à la bienpensance, s’empare d’instruments pour une ultime chanson, un pur son rock porteur d’espoir.

Question existentielle et humour belge 
Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon ? de Pierre Solot et Emmanuel De Candido. festival Impatience. Centquatre.  © Nicolas Verfaillie

Pas le temps de s’arrêter, le couvre-feu à 18 heures, oblige à enchaîner ?  les spectacles sélectionnés dans le cadre d’impatience. Autre temps, autres styles, venus de Belgique, un comédien et musicien imagine une drôle de quête. Le titre aux faux airs de sitcom ou de soap opéra, laisse songeur. La scénographie, fait d’un mur d’écrans, de jeux vidéo vintages et de champs de bataille miniaturisés interroge. Emporté par le talent du Pierre Solot et Emmanuel De Candido, Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon ?, question, qui hors du contexte semble absolument sans intérêt, attrape l’attention et devient, au fil du spectacle, existentielle. Tout commence dans un café, Brandon fait face à Jessica. C’est le rendez-vous de la dernière chance. La jeune femme n’en peut plus des secrets de son amant. Entre deux gorgées de café, elle lâche cette terrible phrase, « tu me parles ou je te quitte ? ». Le destin est en route, rien ne pourra enrayer la fin de cette histoire d’amour avortée. 

Une bluette comme paravent

Pour mieux éclairer nos lanternes, nos deux joyeux lurons vont avec beaucoup d’humour et d’ingéniosité installer le décor. De l’enfance de Brandon à sa rencontre avec Jessica, on va tout savoir. Par bribe, le lourd secret de cet enfant sacré de l’Amérique va finir par éclater. De fausses pistes en chausse-trappes, malicieusement servis par le duo d’artistes, le portrait d’un homme que son métier à déconnecter du monde réel se dessine. Utilisant l’art de la tchatche, jouant sur nos perceptions, nous entraînant dans une folle quête, Pierre Solot et Emmanuel De Candido signent un spectacle délirant, passionnant, une belle réussite, une bouffée d’oxygène qui cache intelligemment la vraie nature du propos. 


Tragédie plutonienne 
X d'Alistair McDowall du collectif Os'o. Centquatre© Margaux Langlest

Dans un tout autre registre, le Collectif Os’o, qui nous a tant séduit avec leur Pavillon noir, profite de ce week-end de janvier pour présenter leur dernière création, une pièce d’anticipation du jeune Alistair McDowall. Sur une base plutonienne, cinq astronautes tentent de survivre alors que toute communication avec la Terre, certainement écologiquement détruite, est interrompue. Au fil du temps, ce huis-clos accidentel pèse sur leur mental. Les uns après les autres, ils vont voir leur équilibre fragilisé, leur raison s’enfiévrer, se déliter. 

Décor de carton-pâte et spectacle de genre 

S’inspirant des séries B, l’auteur anglais, dont c’est la première pièce traduite en français, s’amuse des codes du genre pour mieux emmener le spectateur vers ailleurs, où il devra affronter ses peurs les plus secrètes, ses fantômes. Le concept est séduisant, mais malgré le travail de dramaturgie de Vanasay Khamphommola, on reste un peu sur sa faim. Est-ce une histoire de génération ? peut-être. De sensibilité ? sûrement. Le public est divisé. Une partie, totalement conquise, se laisse emporter par la boucle du temps, le côté cyclique de l’écriture, la folie qui gagne chacun des protagonistes de l’histoire. D’autres, au contraire, s’arrête en chemin. Touchés par le jeu des comédiens, tous excellents, Roxane Brumachon– en alternance avec Prune Ventura – , Bess DaviesMathieu EhrhardBaptiste Girard et Tom Linton, ils attendent en retrait que le cycle de la vie face son grand tour. 

La journée s’achève. Elle fut riche, complexe, troublante. Dehors, la neige a fondu, les spectateurs s’en sont allés, les comédiens ont rangé leurs affaires, leurs décors attendant avec impatience de retrouver les salles pleines, un public dont le manque devient chaque jour plus prégnant.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore 

Centquatre
5 rue curial
75019 Paris

The Jewish hour d’Yuval Rozman
Festival Impatience 2020
direction artistique et mise en scène d’Yuval Rozman assisté d’Antoine Hirel
avec Stéphanie Aflalo, Gaël Sall, et Romain Crivellari
création sonore et musique de Romain Crivellari
scénographie et lumière de Victor Roy
collaborateurs à la création – Stéphanie Aflalo, Gaël Sall, Romain Crivellari, Victor Roy, Antoine Hirel
chanson d’inauguration – Stéphanie Aflalo

Pourquoi Jessica a-t-elle quitté Brandon ? de Pierre Solot et Emmanuel De Candido
Festival Impatience 2020
avec Pierre Solot et Emmanuel De Candido
co-mise en scène d’Olivier Lenel
créateur lumières et directeur technique – Clément Papin
scénographie de Marie-Christine Meunier
conseiller artistique – Zoumana Meïté
création et dramaturgie sonore – Milena Kipfmüller
conseils vidéo – Lou Galopa
costumes : Perrine Langlais

X d’Alistair McDowall
traduction et dramaturgie de Vanasay Khamphommala 
mise en scène collective.
avec Roxane Brumachon en alternance avec Prune Ventura, Bess Davies, Mathieu Ehrhard, Baptiste Girard et Tom Linton
collaboration artistique – Denis Lejeune
lumières de Jérémie Papin
scénographie de Hélène Jourdan
costumes d’Aude Desigaux
musique et son de  Martin Hennart
maquillage – Carole Anquetil
perruque –  Pascal Jehan
marionnette de Marion Bourdil
horloge – Fanny Derrier
tatouages de Pique A Coeur Ink

Crédit photos © Alain Monot, © Jérémie Bernaert,  © Nicolas Verfaillie, © Margaux Langlest

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