Jean-Charles Mouveaux réveille les vieux fantômes familiaux de Lagarce

Les mots se chevauchent, trébuchent, se relèvent et frappent, mais jamais en plein cœur. Les non-dits, les sentiments inexprimés, masquent à tout jamais les vérités enfouies de cette famille aimante et désunie. Porté par la mise en scène épurée de Jean-Charles Mouveaux, ce huis-clos doux-amer, ciselé par la plume vive de Jean-Luc Lagarce, confronte les peurs de chacun, les amours filiales et fraternelles qui surgissent à contretemps. Une jolie réussite !

Du sol au mobilier – un enchevêtrement parfaitement millimétré, imaginé par Raymond Sarti, de tables faites d’acier et de bois peint – , tout est gris, triste, et respire monotonie, absence de vie. De l’ombre émerge nonchalamment une silhouette masculine. Portant chapeau et trench de couleurs ternes, Louis (impassible Jean-Charles Mouveaux) s’avance doucement, lentement, au centre de la scène. Le visage grave, marqué, l’homme de 34 ans revient sur les pas de son enfance, au cœur de ce cocon familial qu’il a fui, il y a des années de cela. Poussé par une force invisible, il souhaite faire la paix avec les siens, être le maître de son destin, leur annoncer sa mort prochaine. 

Retour au bercail
Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce. mise en scène de Jean-Charles Mouveaux. Philippe Calvario. © Marie Coulonjou

Dans cet univers si familier, où rien n’a changé depuis qu’il est parti, il retrouve, en premier lieu, sa mère (bouleversante Chantal Trichet) dont il est l’enfant chéri, son frère cadet (épatant Philipe Calvario)  à qui, il n’a jamais su dire qu’il l’aimait, sa belle-sœur (sensible Jil Caplan, Esther Ebbo en alternance) dont il ne sait rien et enfin sa jeune sœur (éblouissante Vanessa Cailhol) qu’il connaît à peine. Entre l’euphorie des retrouvailles et la peur viscérale de ne pas être à la hauteur de ce frère, de ce fils, si cher, si étranger, tous assaillent l’arrivant de questions sur sa vie d’auteur célèbre loin d’eux et manifestent leur douleur de l’absence, leur bonheur de le retrouver.

Une plume virevoltante, puissante

De son écriture vive, habitée, qui se cherche, se répète, se trompe et se reprend, Jean-Luc Lagarce plonge dans l’intimité des âmes et des cœurs. S’inspirant du monde qui l’entoure, de ses propres angoisses, il dépeint avec urgence, avec fulgurance les sentiments humains, les émotions à fleur de peau. Il donne à ce texte vibrant, une musique particulière, un rythme singulier qui prend à la gorge, qui saisit et résonne étrangement en nous. Cette famille, où les non-dits ont creusé les inimitiés, éloigné les êtres, exacerbé les rancœurs, c’est un peu celle de tout le monde. Certaines paroles froides, amères, certains gestes violents, brutaux, semblent si profondément liés à nos propres histoires. La mort qui rôde et imprègne ce huis-clos funeste, contraint la parole, empêche chacun de dire ses quatre vérités. Les mots blessent, meurtrissent sans jamais toucher juste. 

Un texte incandescent

Intime de l’auteur, Jean-Charles Mouveaux s’approprie ce texte brûlant, incandescent avec beaucoup d’ingéniosité, de délicatesse. Il lui redonne vie sans en dénaturer l’essence, mieux, il la préserve, lui donne un éclat particulier, sincère, ardent. Grâce à une mise en scène fine, il suggère plutôt que de dire, de montrer ce que personne n’ignore, mais refuse d’avouer. Il amène avec une précision, une douceur, ses comédiens au bord du précipice, sans jamais les lâcher, les abandonner. Avec délicatesse, il joue sur nos émotions surchauffées par la touffeur de la salle, la férocité des rapports humains dont on est les témoins privilégiés.

Une distribution au cordeau
Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce. mise en scène de Jean-Charles Mouveaux. Vanessa Cailhol. © Marie Coulonjou

Crue, vibrante, volcanique, la présence scénique de ce quintet d’acteurs fascine, captive et ébranle nos consciences. Jil Caplan, pièce rapportée dans ce jeu de massacre familiale, campe avec une juste distanciation, une froideur maladroite, cette femme, mal à l’aise qui tente tant bien que mal de maintenir les liens entre chacun, tout en essayant d’amadouer cet inconnu si familier. Chantal Trichet, mère poule, aimante et pataude, s’empare avec fougue du texte de Lagarce. Elle lui offre une fragilité émouvante, une lucidité violente qui prend aux tripes. Jean-Charles Mouveaux est parfait en frère ainé, sorte de figure tutélaire absente. Toujours au loin, jamais il ne s’approche vraiment. Il prend les coups sans broncher, il solde à sa façon ses comptes avec les êtres chers à son cœur à qui il ne sait dire son amour. Philippe Calvario est impressionnant. Juste, saisissant, il se glisse avec une facilité déconcertante dans le rôle du frangin blessé, aigri, homme bourru qui cache derrière un caractère irascible, un cœur sensible. Cocotte minute prête à exploser, écorché, brutal et touchant, il est bouleversant de vérité dans un monologue final, déchirant. 

La Môme Cailhol, un diamant brut

Enfin, Vanessa Cailhol irradie la scène. Enfantine, mutine, elle campe avec espièglerie la petite sœur chérie, qui cherche dans le regard de son grand frère l’approbation. Elle est sans contexte la révélation de cette pièce douce-amère qui décortique avec une précision chirurgicale les liens entre les êtres, les mécanismes familiaux. Fascinant !

Olivier Frégaville-Gratian d’ Amore pour Attitude-Luxe

Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce
Création au Studio Hébertot en juin 2018

Reprise du 13 janvier au 7 février 2021 au Lavoir Moderne Parisien
35 Rue Léon
75018 Paris

Mise en scène de Jean-Charles Mouveaux assisté d’Esther Ebbo
Avec Vanessa Cailhol, Philippe Calvario, Jil Caplan en alternance avec Esther Ebbo, Jean-Charles Mouveaux et Chantal Trichet
Scénographie de Raymond Sarti
Lumière d’Ivan Morane
Costumes de Michel Dussarrat

Crédit photos © Marie Coulonjou

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