Renaissance dans les cendres du passé

La colline – théâtre national rouvre ses portes et propose une revisite de Littoral, une des pièces cultes de la mythique tétralogie de son directeur, Wajdi Mouawad. Porté par la fougue d’une troupe de comédiens trentenaires, l’auteur et metteur en scène donne un nouveau souffle épique à ce parcours initiatique, qui rappelle les ravages de la guerre, la douleur de la résilience. 

Le rideau de fer se lève sur un plateau nu. Rien ne laisse présager qu’un spectacle va être donné. Dans le silence, sept jeunes comédiens émergent des coulisses et prennent possession d’un espace trop longtemps laissé à l’abandon. Apprivoisant le lieu qu’il semble découvrir, trop grand, trop vaste pour eux, ils délimitent au sol à l’aide de quatre morceaux de scotch blanc, un terrain de jeu infiniment plus petit. Emportés par les premières notes de musiques arabisantes jouées en direct par deux musiciens, ils donnent vie avec infini délicatesse au théâtre. 

Recréation
Littoral de Wajdi Mouawad. La Colline - Théâtre national. © Tuong-Vi Nguyen

Vingt ans après sa création, Wajdi Mouawad reprend l’histoire de Wilfrid (Maxime Le Gac-Olanié), un orphelin en quête d’identité. Confronté au décès brutal de son père (Gilles David de la Comédie-Française) qu’il a mal connu, aux secrets familiaux enfouis, inavoués, le jeune homme doit se battre contre les fantômes du passé, sa mère morte à sa naissance, le pays de ses ancêtres ravagé par les conflits. Plongeant dans les lettres laissées, à son intention, par son géniteur, il entrevoit par bribes l’histoire de ses parents, la puissance de leur amour, leur vie avant la guerre, avant l’exil. 

En quête de nouveaux repères

Bien décidé à trouver une sépulture à la dépouille paternelle dont personne ne veut, à renouer avec ses racines, Wilfrid entreprend un voyage initiatique et mortuaire aux confins du monde, loin du confort de sa vie occidentale. Portant le cadavre de son père sur ses épaules, il foule pour la première fois de sa vie la terre de ses aïeuls, se frotte à la violence, l’hostilité d’un peuple exsangue, ruiné par les combats. Au cours de ce périple insensé et fol, le jeune homme se lie d’amitié avec une jeunesse en quête de repères. 

A l’essentiel
Littoral de Wajdi Mouawad. La Colline - Théâtre national. © Tuong-Vi Nguyen

Tendant vers l’épure, jeux, scénographie, lumières sont réduits à l’essentiel. Wajdi Mouawad ne cherche pas l’esbroufe, le superflu, mais à creuser jusqu’à l’os la matière théâtrale et dramatique de sa pièce. Il s’appuie uniquement sur l’exaltation de la troupe de comédiens avec qui il devait retravailler Notre Innocence, un autre de ses spectacles créé en 2018, avant que la pandémie en décide autrement. En résulte, des moments d’une rare intensité où les émotions affleurent et saisissent, où les violences tues de la barbarie humaine soulèvent les cœurs. Toutefois, on peut regretter que l’auteur n’ait pas coupé dans le vif de son texte parfois trop bavard. L’ensemble y gagnerait en puissance et en force. 

Double distribution

S’offrant le luxe d’une double distribution, l’une à dominante masculine, l’autre à dominante féminine, le patron de la Colline adapte son Littoral de manière genrée. Ainsi, certains verront l’histoire de Wilfrid, d’autre celle de Nour. Unis par la même destinée, nos deux protagonistes traversent dans un même souffle les épreuves qui leur permettront de grandir et de découvrir leur identité propre. Ils seront aidés tout le long de leurs aventures par une galerie de personnages hauts en couleurs, tour à tour drôles, inquiétants, exubérants ou taciturnes. Notons la présence tellurique d’Emmanuel Besnault et celle lumineuse de Lisa Perrio, en tout point remarquable.

L’ombre de la covid-19
Littoral de Wajdi Mouawad. La Colline - Théâtre national. © Tuong-Vi Nguyen

Bien qu’emporté vers de lointaines contrées, on ne peut faire abstraction de la tragédie qui secoue actuellement le monde entier. L’épidémie de Covid-19 et ses conséquences, sont présentes en filigrane, que ce soit dans la douleur du deuil, dans l’impossibilité de voir ses proches, de les réconforter, dans la colère montante d’une jeunesse en perte de repères.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Littoral Wajdi Mouawad
Colline – théâtre National
Rue Malte-Brun 
75020 Paris
du 7 au 18 juillet 2020
Durée 2h45 environ

mise en scène de Wajdi Mouawad asssité de Vanessa Bonnet
Sur une idée originale de Isabelle Leblanc et Wajdi Mouawad
Avec Patrick Le Mauff, Hatice Özer, Julie Julien, Hayet Darwich, Jade Fortineau, Darya Sheizaf, Emmanuel Besnault, Théodora Breux, en alternance avec Gilles David de la Comédie-Française, Maxime Le Gac-Olanié, Lisa Perrio, Lucie Digout, Maxence Bod, Yuriy Zavalnyouk et Paul Toucang
Musiciens Pascal Humbert et Charles Segard-Noirclère
Musiques originales Pascal Humbert et Charles Segard-Noirclère
Littoral a paru aux éditions Actes Sud-Papiers en 2009 et l’année suivante dans la collection Babel

Crédit photos © Tuong-Vi Nguyen

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