Le Français dépoussière un Marivaux oublié

Dans une ambiance légère et champêtre, les amours se font et se défont sous les ors de la Comédie Française. Vanité, arrogance, apanages d’un monde de cour superficiel et vicié vont se heurter et se briser face à la sincérité et l’honnête d’une province ancrée dans la réalité de la terre. En ressortant des placards, cette œuvre très peu jouée de Marivaux, Clément Hervieu-Léger s’amuse des codes du théâtre classique pour mieux s’en affranchir et signe un spectacle haut en couleur, virevoltant et facétieux. Une jolie et bucolique gourmandise !

A peine, pénètre-t-on salle Richelieu que l’on quitte la pollution parisienne pour s’oxygéner sur une lande escarpée où les dunes sont couvertes d’herbes folles. Le décor extrêmement réaliste imaginé par Eric Ruf est de toute beauté. Rehaussé par des panneaux de fond inspirés des œuvres pastorales d’Hubert Robert (peintre paysagiste français du XVIIIe siècle) qui descendent des cintres pour ponctuer les trois actes, il est propice aux rêves bucoliques, à l’éclosion des sentiments amoureux. Sur cette grève battue par les vents, une jeune femme fait son apparition. Légère, enjouée, Hortense (délicate et gracile Claire de La Rüe du Can) installe son matériel pour peindre ce paysage tant aimé et le visage radieux de sa suivante, l’impétueuse et impertinente Marton (rayonnante Adeline d’Hermy).

Alors que son mariage avec Rosimond (épatant Loïc Corbery), un arrogant et fat parisien, est sur le point d’être conclu, la jeune provinciale au cœur tendre et pur souhaite éprouver les sentiments de son promis tout en lui faisant ravaler son ton hautain et méprisable de petit maître de cour. Avec l’aide de Marton et du valet de ce dernier, le plaisant Frontin (fascinant Christophe Montenez), la douce Hortense est bien décidée à « corriger » le trop charmant citadin en lui donnant une magistrale leçon de savoir vivre. L’arrivée impromptue d’une ancienne amante (inénarrable Florence Viala) et d’un charmant dandy (excellent Pierre Hancisse) pourrait bien contrecarrer l’infernale machination de  la belle. Ainsi, sous le regard complice et amusé de la marquise (extraordinaire Dominique Blanc), mère de Rosimond, et du comte (remarquable Didier Sandre), père de la jeune femme, les amours naissent, se ravivent et s’éteignent à un rythme effréné, les masques tombent pour qu’enfin chacun se révèle dans sa pureté ou sa noirceur.

En déterrant cette pièce spécialement écrite pour les comédiens du Français qui provoqua l’ire de la noblesse parisienne et ne fut jouée  du coup que deux fois à sa création en 1734, Eric Ruf a donné carte blanche à Clément Hervieu-léger pour la remonter au goût du jour. Homme de théâtre, amoureux de la terre, le jeune metteur en scène s’est amusé à confronter deux mondes, celui de la ville et celui des champs ; deux époques, celle flamboyante du XVIIIe siècle où brûlent les derniers feux d’une aristocratie décadente, et celle plus sombre, plus noire, du XXIe siècle où une révolte sourde gronde contre les élites parisiennes. Prenant le parti de revisiter le classicisme de la pièce pour mieux le détourner, il signe un spectacle truculent à contre-courant des idées reçues. Ainsi, les dindons de la farce ne sont pas les provinciaux mais bien les citadins ampoulés maniérés, corsetés dans les magnifiques costumes de Caroline de Vivaise. Entraînant la troupe dans un tourbillon endiablé, il donne du rythme à l’intrigue fort diluée de Marivaux.

Portés par la belle dynamique initiée par Clément Hervieu-Léger, les comédiens du Français s’en donnent à cœur joie et s’amusent des facéties de leur personnage. Florence Viala est irrésistible en précieuse ridicule, sûre de ses charmes qui empruntent inexorablement la pente du déclin. Pierre Hancisse, lumineux en Dom Juan de pacotille, troublant dans son ambivalence sexuelle. Didier Sandre, majestueux en père gâteux voulant le meilleur pour sa fille chérie. Dominique Blanc, royale en mère poule refusant de voir les travers son fils adoré. Christophe Montenez, lumineux dans le rôle de ce valet plus fin que son maître, abandonnant graduellement sa pédanterie pour plus de naturel. Adeline d’Hermy, pétillante en suivante effrontée, toutefois son jeu exubérant par trop exagéré mériterait d’être légèrement nuancé pour donner plus d’authenticité paysanne à son personnage. Claire de La Rüe du Can, divine en ingénue délicate, révélant par touches sa nature féministe. Enfin Loïc Corbery, flamboyant tant dans le ridicule que dans la contrition.

Sur ce terrain pentu, où les gens de la ville se tordent les chevilles et désespèrent de cette nature envahissante, les provinciaux, plus habitués à une vie plus simple, courent, dévalent et virevoltent et jamais ne s’arrêtent. Forçant le trait du ridicule et de la farce, Clément Hervieu-Léger orchestre un ballet au charme sucré, teinté d’une légère pointe d’amertume et de mélancolie. Une mignardise acidulée à déguster sans modération.

Olivier Frégaville-Gratian d’AmoreAttitude Luxe

Le Petit-Maître corrigé de Marivaux
Comédie Française – Salle Richelieu
1, place Colette 
75001 Paris
jusqu’au 24 avril 2017
Durée 2h05

Mise en scène de Clément Hervieu-Léger
Avec Florence Viala, Dominique Blanc, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Pierre Hancisse, Claire de La Rüe du Can, Didier Sandre, Christophe Montenez, et Ji Su Seong
Scénographie d’Éric Ruf assisté de Dominique Schmitt
Costumes de Caroline de Vivaise
Lumières de Bertrand Couderc
Musique originale de Pascal Sangla
Son de Jean-Luc Ristord
Maquillages et coiffures de David Carvalho Nunes
Collaboration artistique de Frédérique Plain

crédit photo © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française. 

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