Pensées urbaines, nouvelles rurales

Depuis que nous sommes confinés, ma vie ressemble à un film d’Éric Rohmer.
Dans mon 3 pièces balcon en proche banlieue avec mon petit ami, mon ménage tout neuf. Lire des livres, avoir des grandes conversations, écouter de la musique, décorer la maison, boire du vin, s’embrasser, appeler mes sœurs, faire du fuckin’yoga, se montrer des films, se faire des diners de rois, écrire sur nos projets futurs.

Ça pourrait être une sorte de paradis
si tout autour, le monde ne s’effritait pas,
si mon père avait assez de masques pour aller soigner les gens, qu’il n’était pas obligé de s’en faire prêter par les entreprises de BTP et le crématorium de la ville. 

L’autre soir, il m’a dit qu’il avait « la boule au ventre » avant d’aller travailler, lui, qui n’a peur de rien, avec son corps rassurant de boomer, mon père qui a fait son service militaire, mon père : Jean- Pierre Darroussin.

Mon père, il est médecin généraliste dans une ville péri-urbaine de l’Est de la France, Héricourt, la ville de mon enfance, un désert médical pour être plus clair. Il fait des kilomètres en voiture pour faire ses visites et ses patients lui offrent des tonnes de chocolats à Noël. Ma mère c’est pareil, sauf qu’elle est à la retraite.
Le père de mon père, mon grand-père, Claude Lazare Lazar a contracté le virus.
Il a 96 ans, il est tout seul à l’hôpital.
La dernière fois que je l’ai appelé, il m’a dit de bien travailler. Alors je m’exécute.
J’écris sur Rédoine Faïd, un braqueur incarcéré pour 28 ans. Rédoine Faïd a réussi à s’évader d’une prison en hélicoptère. Aujourd’hui, il le paye hyper cher, il est dans une cellule moisie dans la prison la plus sécurisée de France.
Fin 2021, je vais créer un spectacle sur lui au Phénix à Valenciennes (Je profite de cette rubrique pour faire ma promo discretos… ça va tout le monde le fait.)

Quand je ne travaille pas, je traîne, comme beaucoup de gens, je lis des chroniques, des articles. Ceux de Fréderic Lordon, ceux de Bruno Latour, ceux de Nicolas Mathieu et de Thibaud Croisy. Ceux qui nous disent qu’on va rester chez nous pendant 18 mois. Ceux qui me font mal et peur. Ceux qui me poussent à agir et ceux qui me disent que tout est déjà trop tard.

D’ailleurs, je profite de cette visibilité́ inédite – Comme on fait sur la FM en dédicaçant une chanson à la fille qu’on kiffe- pour dire à Marie, Sam, Morgane, Anna, Alice, Stanislav, Thomas, Glenn, Julien, Anouk, Anouk, Mathilde, Jean-Baptiste, Sylvain, Mona, Stéphanie, Étienne, Fabien, Richard, Clarisse, Jessica, Tim, Philippe, Marc, Jocelyne, Antoine, Halory, Ariel, Maxime, Noémie, Céline, Suzanne, Zoé, Annette, Gilles, Constance, Olga, Lisa, Pascaline, Julie, Clara, Juliette et tous les autres qu’ils me manquent.

Hier, je me suis surprise à mettre des bougies, des cierges en fait. Souvent je fais ça en tournée, dans les villes que je ne connais pas, je vais dans les églises et je mets des cierges. Je ne suis pas croyante mais je mets des cierges.

J’ai mis Petite Fille du Soleil de Christophe (mon deuxième chanteur préfèré) sur la platine, c’est vraiment la chanson à écouter quand on se fait larguer et qu’on se retrouve tout seul. Et puis j’ai changé pour l’Italie, qui est vraiment très bien aussi. Et finalement j’ai opté́ pour Du pain et du laurier qui est la chanson la plus cool que je connaisse.

Je ne suis pas lavé, pas rasé
Et je suis bien comme ça
J’écoute la musique d’un groupe de rock’n’roll En buvant mon café́
Je descends faire des courses au marché́ Sur la petite place
Et j’entends toujours ce groupe de rock’n’roll Et j’achète du pain et du laurier
Fatigué, je monte l’escalier ciré
Je prends ma guitare et mon oreiller
Sur le sol, je joue du rock’n’roll
Pour oublier, pour oublier 

Jeanne Lazar, auteure, comédienne et metteuse en scène

Pronom d’Evan Placey

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