Les Misérables

Chapitre 7 de l’autobiographie d’ Holly Woodlawn.

Un rat ! Un rat de caniveau, voilà ce que j’étais, transpirant chaque goutte de mon corps en cet été caniculaire. Sans maison, sans mari, la rue pour ciel de lit ! Je ne pensais plus me retrouver à nouveau sans toit mais, que voulez-vous, la vie est imprévisible ! Les maris aussi, vous me direz. Jack m’avait jetée comme une vieille godasse. Une pouf de prisunic, qu’on bazarde quand la fête est finie. Une pouf, je veux bien, mais « de prisunic », vous m’avez bien regardée ? Tout le monde chez Macy’s vous dira le contraire. N’empêche, j’étais à nouveau sans un rond, le désespoir au fond du portefeuille. Inutile de vous dire que j’étais démolie. Telle Mary Poppins, sans autre bagage que mes habits sur le dos, je m’envolai aux quatre vents, vers l’infini et au-delà.

Impossible de mettre la main sur Libra, d’ailleurs, même si je soupçonnais fort sa vieille chatte ridée de s’amuser contre les barreaux d’une cellule (son joli cœur était en taule). Il faut dire que notre amitié s’était distendue, nos intérêts ayant divergé. Et puis, cette traînée était amoureuse. Moi pas. C’était assez pour lui pisser à la gueule. Aucune envie de l’entendre sangloter sur l’espèce de petite frappe qui avait volé son cœur – et toute sa symphonie du bagne. Ça chialait bien assez dans mon propre opéra personnel. Il me fallait un endroit où crécher, si je ne tenais pas à passer la nuit à déterrer des vers de terre dans Bryant Park. Et si vous n’avez jamais becté un ver de terre de votre vie, vous ne connaissez pas votre bonheur.
Julie également manquait à l’appel, trop occupée à jouer les femmes au foyer, là-haut, à Albany. Un soir qu’elle se désapait dans quelque bouge à strip, elle avait rencontré un gars dont elle s’était entichée, et s’était mise à mettre ses pourboires de côté en vue d’une opération de changement de sexe. A la manière dont elle savait se trémousser, gigoter, et tourner sur sa barre, elle avait dû se ménager un sacré magot. Au moins elle savait ce qu’elle voulait, et tout mettre en œuvre pour y parvenir. Pour ma part, j’étais beaucoup moins résolue. J’avais tout fait dans ma vie : gamin des rues, femme au foyer, mannequin, go-go danseuse – et même la seule Miss Donut de l’histoire d’Amsterdam. Seulement quelque chose me manquait encore – et ce soir-là, c’était un repas chaud !
Dans ce conte sordide, il restait néanmoins quelques aspects plus glamour : Candy et Jackie étaient les reines du Max’s Kansas City, où leur ego évoluait en toute harmonie. En ces temps de détresse, je pouvais toujours compter sur Candy pour un coup de main – plutôt un coup de pied au cul. Miss Darlingétait tellement occupée à jouer les figurantes sur le Off-Broadway de Miss Curtisque ma déchéance la laissa indifférente. J’avais beau me douter que l’eau oxygénée finirait par lui attaquer le cerveau, tout de même, quelle ingratitude !

Cette foutue lotion avait attaqué la tête par les racines : elle se croyait la prochaine déesse blonde du monde du cinéma. Mais plutôt que de ressembler à ses pétillantes idoles vintage, genre Carole Lombard ou Joan Blondell, elle s’était transformée en frêle et soumise méduse. Elle s’imaginait que cette faiblesse affectée la rendait sexy ; c’était pourtant la pose la plus ridicule du monde. Pas que cela me tourmentât outre mesure : noyée dans les répétitions, c’est à peine si elle daignait accorder une oreille à mes plaintes ou l’hospitalité pour une nuit ! Moi qui l’avais accueillie tous ces week-ends ! Moi qui l’avais tant encouragée à trouver un job ! Et toutes ces fringues qu’elle me chipait, ces repas à ma table, ces nuits à transformer mon appartement en porcherie ! Il y avait de quoi penser  qu’elle n’aurait pas le culot de me tourner le dos. C’est pourtant ce qu’elle a fait. J’aurais pu lui arracher sa foutue tignasse, cheveu blond par cheveu blond !
Miss Curtisne m’aurait pas été d’une plus grande utilité mais, de toute façon, nous ne nous connaissions pas si bien encore, je ne lui en touchai pas un mot. D’ailleurs, les feux de la rampe l’accaparaient tout à fait. L’une et l’autre se dévouaient corps et âme à l’art de la comédie, résolues à convaincre le clan Warhol de leur Superstaritude innée. Ces conneries me laissaient froide, personnellement, et le ThéÂÂÂtre et ses chichis me foutaient la nausée. Depuis que j’avais défilé comme mannequin, ma seule aspiration à moi était de faire la couverture du Vogue, point barre.

Bref, j’empruntai ici ou là et finis par emménager avec une poignée d’autre folles rencontrées au Stonewall, un petit bar gay de Christopher Street, juste en face du square Sheridan, au beau milieu de West Village. C’était un trou assez populaire aux petites heures du matin, quoique les fréquentes descentes de police aient rendu les propriétaires assez tatillons sur la clientèle. On se serait cru dans un speakeasy, aux grandes heures de la Prohibition. Il fallait frapper pour entrer, et attendre que le videur vous examine de pied en cap, avant d’être admis.
A l’intérieur, c’était très sombre, avec un long comptoir au bout duquel dansaient des gogo boys en bikini. Une piste de danse. Un juke-box. La faune était éclectique : des grands costauds, des garçons BCBG, des vieux, quelques lesbiennes et une pincée de soi-disant hétéros pour épicer le tout. « Soi-disant », c’est-à-dire : pour leur femme et leurs gosses – et c’est précisément ce genre de clients qui m’intéressaient. Les gays, très peu pour moi. Je pensais être une femme et voulais être traitée comme telle, pas comme ces filles qui croient qu’il suffit d’enfiler un pantalon pour devenir un bonhomme. Peu importe ce que je portais : j’étais une femme.
Il y avait là tout l’éventail du travestisme. Les uns complètement hétéros, mais que ça excitait parfois de mettre une culotte et une robe. Les autres (comme  moi) qui vivaient vraiment en femme, shootés aux hormones et aux traitements à l’électrolyse, pour pousser à fond le mimétisme. La vraisemblance comptait beaucoup pour moi, pour la simple et bonne raison qu’en ayant l’air d’un drag-queen, j’aurais pu me faire arrêter par la police, voire tabasser par des casseurs de pédés. En ce milieu d’années 60, pas mal de « girls », au Village, commençaient à sortir du placard – ou de leur dressing, comme j’ai coutume de dire. Je me sentais donc chez moi.

Bref, les filles et moi avions trouvé ce clapier sinistre sur West Tenth et Huston, pas loin de la rivière, dans le Village. On n’avait qu’une seule chambre et une seule salle de bains au bout du couloir, pour laquelle nous nous battions souvent. C’était comme avoir une sororité à nous : Phi Kappa Drag !
Je revenais sur les rails de l’existence. Je dormais la journée et faisais la fête la nuit, enfilant les pilules et dansant jusqu’à l’aube. J’avais 22 ans et personne n’a autant profité de sa jeunesse que moi. C’était une époque insouciante, dépourvue des affres des classes laborieuses. Si je n’avais pas de boulot, c’est que je n’en voulais pas. On pouvait parfaitement trouver son bonheur en tapant les copains, et d’ailleurs je n’aurais pas pu trouver une minute pour travailler ! La lecture de Vogueet les plans sur la comète concernant mon avenir de mannequin occupaient tout mon temps. Seuls mes rêves m’avaient tenu la tête hors de l’eau pendant ces heures noires. Et par heures noires, je n’entends pas seulement la vie sans fric ni domicile, j’entends ces heures où je ne savais plus du tout où j’allais. Qui j’étais. Si je devais ou non changer de sexe. Ne le sachant pas, je préférais ne pas me poser la question et continuer à rêver en espérant  qu’un jour, toutes les réponses me seraient données.
En règle générale, les « girls » réunissaient leurs centimes pour payer le loyer. Que j’aie de l’argent ou non, ce qui arrivait de temps en temps, on veillait les unes sur les autres, décidées à ne jamais laisser l’une d’entre nous se retrouver à la rue. Comme au bon vieux temps, on vivait de bouts de chandelle, ou de bouts tout court, faute de chandelles.
Miss Liz Eden, une pute travestie notoire, habitait à notre étage. Elle enchaînait passe sur passe avec un type qui venait exprès du Queens pour la voir.

« Sonny arrive ! Le beau Sonny arrive ! » criait-elle dans le couloir, alors que les filles s’égayaient comme une batterie de poulets. Sonny était hétéro, avec femme et enfants, mais de temps en temps il venait quémander à la porte de Miss Eden un échantillon de ses charmes. Quelquefois il lui déclarait sa flamme en professant qu’il ferait tout pour elle. Autant dire qu’elle sautait alors sur l’occasion pour lui réclamer une chatte – et pas du genre qui ont neuf vies, si vous voyez où je veux en venir. Pour lui faire ce plaisir, donc, Sonny braqua une banque. Tu parles d’un fou d’amour ! L’histoire fit les gros titres et inspira même le film de Sidney LumetUn Après-midi de chien.
Des tas d’hétéros passaient leur temps à entrer et sortir de l’immeuble, prêts à lâcher du pognon pour tirer leur coup. Si l’une de mes colocataires avait une passe, on allait se cacher à l’étage supérieur ou au bout du couloir, le temps qu’ils aient fini. Ensuite, nous allions claquer ce cash tout frais en maquillage, en vue de nous pomponner et passer la nuit à traquer les hétéros du Stonewall – lesquels ne manqueraient pas de plaquer illico leur petite amie pour une seule nuit de galipettes avec nous.

La plupart des « girls » étaient des êtres indéchiffrables, c’est-à-dire que personne n’aurait pu déchiffrer – ou plutôt deviner – leur véritable sexe. Quant aux autres, les folles blacks ou portoricaines, c’était tout le contraire, ça n’arrêtait pas de claquer des doigts aux fenêtres de notre taudis, et quand je dis claquer des doigts, c’était plutôt un sacré concert de castagnettes qu’elles adressaient aux passants en-dessous, agrémenté d’insultes comme « Eh Miss Machin ! » ou « Hé-oh ? Fils de pute ? » qu’elles hurlaient à pleins poumons.
Les Portoricaines étaient d’ailleurs les plus vicieuses salopes de New York. Quand claquer des doigts ne leur suffisait plus, elles sortaient les couteaux. De vraies psychotiques, mon chou. Elles se déplaçaient en meute et il valait mieux ne pas se trouver sur leur passage. Elles cachaient des lames de rasoir dans leurs permanentes et des canifs dans leurs culottes. J’ai entendu un paquet d’histoires horribles sur ces folles de l’Enfer qui terrorisaient tout le Lower East Side. Une nuit qu’une pauvre tante passait gentiment dans la rue, l’une de ces furies l’approcha :
 « Eh, Miss, toi very guapa ! » qu’elle lui sourit. « Ta peau elle est si guapa et blanche, bébé !
– Oh ! Je vous remercie », répond la tante, à laquelle ce compliment va droit au cœur. Soudain, l’autre exhume doucement un rasoir de sa perruque et lui lacère le visage à tours de bras, la laissant défigurée à vie pour la simple raison qu’elle était trop jolie. 
Et rusées avec ça, les Portoricaines ! Comme des hyènes. On ne la leur faisait pas. Une nuit sur la Quatrième, dans l’East Village, une bagnole remplie d’hétéros prit pour cible de ses railleries l’une de ces folles qui attendait devant les stores fermés d’un magasin d’alcool.
 « Hey ! Tarlouze ! » l’apostropha un des mecs, alors que la voiture virait de bord pour se ranger à sa hauteur. « Qu’est-ce que tu dirais de te faire botter le cul ? »

La folle les observa, impassible, puis s’exclama : « Tou m’a pris pour oune tarlouze ? Hein ? Qui tou traites dé tarlouze ? »
L’un des gars descend alors de voiture et pique vers la folle, de très loin plus petite que lui (le type était bâti comme un joueur de football).
 « Moi. Moi je te traite de tarlouze. »
Comme il s’approche encore, la folle se met à hurler : « Ah ouais ? Alors prends ça, fils dé poute ! » et, sortant subitement un couteau de son pantalon, plante à plusieurs reprises le type à l’estomac.

Pour ma part, je me tenais autant que possible éloignée de ces cinglées. Bizarre, quand on y pense. Toutes les folles, au fond, suivent le même chemin semé d’embûches – ce genre de rivalités ne devraient pas exister. Hélas, nos vies étaient si misérables, nous vivions comme des rats, les uns sur les autres – et les rats ont dans leur nature de protéger leur territoire. C’est précisément ce que faisaient les Portoricaines – et leur gang faisait régner la terreur sur le macadam.
Gang pour gang, j’avais aussi le mien, bien qu’il ressemblât davantage à une bande de pédales flamboyantes. Une nuit au Stonewall, je rencontrai un certain Peter – un brun frisé légèrement décharné, avec une fine moustache, de grands yeux et d’épais sourcils. C’était un homme très intelligent, doté d’un sens de l’humour macabre et d’un esprit vif, la langue aussi coupante qu’un sabre. J’ignorais encore qu’il devait sa vivacité d’esprit au speed qu’il s’enfilait. Il avait pour ami un autre petit malin – un grand et beau gentleman du Sud, le portrait craché de Rhett Butler. Les deux faisaient la paire dans le genre stimulant, et n’étant pas contre un peu de stimulation moi-même, on s’entendît à la perfection.
George et Peter habitaient le Lower East Side, un repère de junkies où je ne mettais jamais les pieds. George appartenait au petit clan Warhol, à la Factory duquel on le connaissait sous le nom de Silver George. Les raisons de ce surnom m’étaient inconnues et le restèrent jusqu’à ce que nous emménagions ensemble dans son appartement entièrement meublé, et peint en argenté.

George adorait raconter des histoires à la gloire d’Andy et de la Factory, et j’aurais pu l’écouter palabrer des heures. L’une de ses meilleures concernait un photographe du nom de Billy Name, lequel vivait littéralement dans les toilettes de la Factory ! Une autre à propos d’Edie Sedgewick qui, un soir qu’elle était allumée à toutes les drogues possibles et imaginables, vacilla et s’écroula face contre terre, devant quoi Andy lâcha placidement : « Wow. Il semble que nous ayons perdu Edie. »
Et George continuait sans s’arrêter : les drogues, le sexe illicite, les célébrités qui s’en foutaient jusque-là, et comment tout ce joli monde versait au chapeau pour financer les sérigraphies d’Andy. Certains l’aidaient même à signer ses toiles ! Après l’avoir entendu décrire toute cette folie ambiante (et j’aurais pu écouter George en parler des nuits entières), je ne m’étonnais plus que Candy et Jackie en soient tombées raides dingues. Mieux : de cette folie-là, je voulais en goûter !

Lors d’un de ces séjours chez George et Peter, toujours gorgé d’anecdotes sur la Factory, George s’éclipsa momentanément dans la chambre et en revint avec une seringue. « Qu’est-ce qu’il va bien pouvoir faire de ça ? » m’étonnai-je, d’abord. Quand il sortit de l’un des coussins du vieux canapé un petit ballot de poudre blanche, et qu’il parla de crystal meth, je crus chavirer en arrière. Je n’aurais jamais deviné que ces gars-là se shootaient. Mais ils semblaient préparer leur « fix » si naturellement, tout en déroulant leurs anecdotes, que je fus presque surprise quand je vis l’aiguille pénétrer dans le bras de George. Peter me demanda si je voulais tester, et ça me cloua le bec. La drogue ne me fait pas peur, darling, mais la seringue… brrr, voilà un truc de vrai junkie bien lourd. Le sommet du sommet. En ce qui me concerne, les vrais junkies sont la forme de vie la plus basse que la Terre ait jamais portée. Je leur fis finalement comprendre que je ne touchais pas à ça.
 « Allez, va, m’encouragea George. Ce n’est pas en un seul shoot qu’on devient junkie. Et puis c’est pas de l’héroïne, hein.
 – Je ne sais pas… »
J’étais dans un état de nerfs terrible.
 « Allez, tente le coup. Tu vas voir, c’est génial ! » insistait Peter.

Je n’avais pas la moindre idée du mode opératoire, ni très envie de me piquer avec une aiguille. Mais ce vieux je-m’en-foutisme prit le dessus et je finis par consentir. Alors, les chéris, ils m’allumèrent au speed et ce fut la plus agréable et fabuleuse sensation de toute ma vie. Un flot de chaleur inonda mon corps et fit exploser mon cerveau en un magnifique feu d’artifices. Je me mis à parler, et parler, et parler, débitant jusqu’à la moindre idée qui passait dans ma jolie petite tête. C’était si bien que j’emménageai presque aussitôt et devins, moi aussi, un esprit vif.
George et Peter faisaient un duo professionnel plutôt prospère, moins « yuppies » au fond, que « yuddies » (Young Urban Drug Dealers) ! George s’occupait du speed et Peter, comme le rusé renard qu’il était, s’était débrouillé pour toucher une pension sociale à vie pour cause de démence officielle. La combine était géniale et je ne tardai pas à en bénéficier moi aussi. C’était encore assez facile à l’époque : il suffisait de faire la queue, réclamer de l’aide et signer en bas à droite du document qu’on vous tendait. Il y a tellement de paperasses de nos jours que ça ne vaut même plus le déplacement.
Pension sociale, Häagen Dazs, Crystal Meth, Vitabath et balai-brosse : voilà globalement à quoi se résumait ma vie de Reine du Speed. Je me piquais à longueur de journée et passais des heures à nettoyer l’appartement. J’ignore pourquoi mais chaque shoot avait cet effet sur moi de me transformer en folle du plumeau. Le problème étant que je pouvais passer 13 heures entières à brosser le même mètre-carré – une vraie maniaque ! Dans mes quelques moments de tranquillité, je lançais les Moody Blues et couchais sur le papier mes pensées les plus ésotériques, en m’enfournant des cuillères entières de glace au chocolat/copeaux de chocolat. Ou papotais et discutais et bafouillais jusqu’au coma. Je pouvais commencer une conversation le lundi et ne la finir que le vendredi, et encore en tombant dans les pommes. Je planais tellement que mes descentes me fracassaient complétement. Comme un collier de perles qu’on arrache et s’éparpille au sol. J’étais un vrai naufrage, sans rien pour me faire tenir debout, et je m’écroulais souvent d’épuisement avant de dormir des jours entiers.

Une nuit de dinguerie sous Méthédrine, George me présenta l’un de ses étranges petits copains édentés du nom de Norman. Nous étions tous tellement vifs d’esprit ce soir-là, et la fête si amusante que Norman insista pour me faire rencontrer « Ondine ». « Il va t’adorer ! Tu dois absolument rencontrer Ondine ! » Et il insista et insista encore.
Je savais peu de choses à propos d’Ondine, sinon qu’il avait joué comme Superstar dans plusieurs des films de jeunesse de WarholChelsea Girlsnotamment. Un soir, il finit par se pointer à la maison. Il se comportait étrangement et bégayait franchement, il lui fallait des années pour terminer ses phrases – mais ça valait le coup d’attendre puisqu’il finit par m’avouer qu’il me trouvait très belle, si belle que moi aussi je pourrais être une Superstar.
 « T-t-t-u dois abs-abs-absolument rencontrer And-Andy. »
Je n’en pensais pas moins.

Ni George, d’ailleurs, qui un après-midi, appela la Factory afin d’organiser les présentations. Andy l’invita à venir avec moi à la fête de sortie de Flesh, son dernier chef-d’œuvre, dans lequel apparaissaient incidemment mes acolytes Jackie Curtis et Candy Darling. Après tant d’années, j’allais enfin voir la Factory, qui à l’époque était située dans un loft, de l’autre côté d’Union Square Park.
Quand nous arrivâmes pour la soirée*, un ascenseur nous expédia jusqu’au loft où nous accueillit un Dogue Allemand noir et blanc passablement décédé, qu’on avait empaillé et collé là sur le palier. George sonna et nous annonça. A l’intérieur, les murs de couleur argentée étaient couverts d’immenses photos de Viva, de Joe Dallesandro, de Tom Hompertz… De l’autre côté, une grande baie vitrée avec un petit balcon donnait sur le parc.
L’endroit était bondé de personnages artificiels grignotant du fromage, buvant du vin, la bouche pleine de paroles oiseuses. Pas franchement sympathique, comme population, mais vous connaissez les artistes ! Il n’y a qu’eux qui les intéressent. Quoiqu’il en soit, au milieu de cette foule si bien coiffée, je repérai assez vite une espèce de touffe qui me fit penser comiquement à une fleur de coton. Avant que j’aie pu m’éterniser sur le sujet, George attrapa mon bras en disant : « Allez viens ! On va dire bonjour à Andy. » Et là-dessus, on pique à travers la foule – droit sur la touffe.
 « Oh, non, je ne peux pas ! » paniquai-je en freinant des deux pieds. « Je n’ai rien à lui dire !
– Dis-lui déjà bonjour, et il va t’adorer, me rassura George.
– Arrête ! le suppliai-je. Au fait… ? De quoi j’ai l’air ?
– Tu es parfaite !
 »

On joua des coudes vers le faiseur de star en personne, sans autre obstacle que ma propre terreur, dans un océan de sourires hypocrites et de rires gays. George tendit la main vers l’étrange petit bonhomme qui semblait au centre de toutes les attentions. Il était vêtu d’un col roulé noir, d’une paire de jeans, et d’une veste de tweed grise. Il arborait un visage blanc tirant sur le purpurin, un nez bosselé et un sourire excentrique mais une lueur dans son regard semblait ranimer cette apparence un peu fade. Un type étrange, mais mignon.
 « Salut George, dit Andy, puis se tournant vers moi : Et toi, quel est ton nom ?
– C’est Holly, l’amie dont je t’ai parlée, répondit George. Holly, Andy. Andy, Holly.
– Mais quel gla-moour ! »
Andy sourit en me prenant la main.
 « Tu devrais jouer dans un de nos films, vraiment. Tu as un nom de famille ?
– Euh… Pas vraiment », dis-je en souriant.
Il eut un mouvement de surprise et s’exclama : « Pas vraiment ? »
Ce à quoi je rétorquai que j’en aurais un la prochaine fois qu’il me verrait. Il éclata de rire et se détourna, retournant à son étrange et placide drôle d’expression, me laissant perplexe quant à l’impression, bonne ou mauvaise, que j’avais pu lui laisser.

Quelques instants plus tard, George me présentait à Nico, la chanteuse du Velvet Underground. Elle aussi respirait l’étrangeté. « Hahlo ! » mugit-elle de sa profonde voix monotone, sans qu’un seul muscle ne bouge sur son visage. Elle faisait bien six pieds de haut et s’était habillée comme pour descendre six pieds sous terre. Vous me direz, à l’époque, tous les artistes d’avant-garde adoraient se vautrer dans cette espèce de glam glacé, une pompe carrément funèbre. Elle portait un fuseau noir et un col roulé, sur lequel sa longue chevelure blanche et carrée encadrait un visage très pâle. Elle ne décocha plus un mot de la soirée et ne quitta pas le voisinage de la fenêtre jusqu’à la projection du film.
Toute auréolée de leur hype soudaine, Jackie et Candy restèrent d’un froid positivement hideux envers moi. C’était quoi, leur problème ? Peut-être se sentaient-elles menacée par ma présence sur leur terrain de jeu ? Ou de ma possible entrée sur la scène Warholienne ? Qui sait ? Notre amitié avait déjà vécu tellement de hauts et de bas – un vrai grand huit. Un coup je t’aime, un coup moi non plus. Nous avions déjà tout partagé : les rires, les larmes, le maquillage, les drogues… Mais quand il s’agit de partager les projecteurs, attention les filles, c’est chacune pour sa pomme !

Flesh lança les carrières de Candy etJackie et en fit des Superstars. Or la première fois que je vis le film cette nuit-là, je n’ai pas pu m’empêcher de me dire : « Bon sang, quel énorme tas de merde ! » ça ne parlait que de Joe Dallesandro, un jeune et bel étudiant, et de la cohorte de gens qui en voulaient à son corps. A mes yeux, c’était à peine un film. Et le glamour, dans tout ça ? Et l’excitation ? Le grand numéro musical ? Ça n’avait rien de divertissant, c’était juste de la merde de vie de tous les jours. Mais bien que le film m’ait déplu, j’appréciai assez les performances de Jackie et Candy. Elles étaient à tomber par terre de rire, à caqueter l’une après l’autre de magazines de cinéma alors que Joe, debout devant elles, se faisait gentiment sucer. C’était la première fois que je voyais Jackie en trav’, et ça passait plutôt bien… J’ai dit « plutôt », hein !
Ce soir-là fut une révélation. Bien que le film m’ait ennuyée, j’étais toute excitée à l’idée de jouer devant une caméra. J’avais vu l’intérêt général qu’en tiraient Jackie et Candy, et le soir de la Première, elles furent LA sensation de chez Max. Précipitées sous les projecteurs de la gloire, elles devinrent les coqueluches du tout-underground. Voire au-delà, dans le mainstreamproprement dit, quand les célébrités, les artistes et tout ce qui compte dans le monde se mirent à les courtiser. Moi, je restai dans leur ombre, jalouse comme un pou. Moi aussi, je voulais ma part de ce gâteau. Qu’est-ce qu’elles avaient que je n’avais pas ? Non seulement j’étais tout aussi jolie qu’elles, mais en plus, j’étais une femme depuis bien plus longtemps ! Et une ex-Miss Donut d’Amsterdam, qui plus est ! Il était temps de dépoussiérer mon diadème et de m’en re-couronner. La question était : comment ?

Un soir qu’on s’allumait au speed, George, Peter, quelques amis et moi-même, on décida de me trouver un nom de famille. Les quelques Superstars qui peuplaient mon cerveau avaient toujours des noms captivants : Ultra Violet, Viva, ou International Velvet. Je n’étais pas contre captiver les foules moi-même, mais il me fallait quelque chose qui sonne bien sans sacrifier le glamour. On essaya tout un tas de choses. Un nom de planète m’enverrait au firmament, genre Holly Star ou Jupiter Moon. Ou bien un nom de vraie star, de star légendaire, genre Holly Taylor ou Holly Lamarr, qui firent forte impression. Mais quand quelqu’un suggéra Holly Buddy, je sentis qu’on n’était pas sortis de l’auberge.
Puis le destin fit bien les choses, Peter regardant une rediff’ de I Love Lucyà la télévision. C’était l’épisode où Lucy prend le métro avec une coupe de l’amitié coincée sur le crâne. A l’arrière-plan du métro, on peut lire « Woodlawn », le terminus de la ligne qui traverse le Bronx pour s’arrêter au cimetière du même nom.
Peter buta sur le mot et ses cheveux frisèrent, ses yeux s’écarquillèrent, et son doigt se tendit tout seul : « C’est ça ! C’est exactement ça ! Le Cimetière Woodlawn !
– Qu’est-ce que tu gueules, encore ?demanda George.
– Le Cimetière Woodlawn ! Holly, tu seras l’héritière du machin. Qui ira vérifier ? Ils sont tous morts de toute façon ! »
Je n’avais pas la plus vague idée de ce qu’il racontait, mettant tout ce délire sur le dos du speed. Mais quand il mit bout à bout « Holly » et « Woodlawn », je rapprochai les pièces du puzzle. Et c’était divin ! Bien sûr, que je pourrais être l’héritière de ce foutu cimetière. Avec tout ce marbre, je pourrais même me bâtir un palais et n’utiliser les cryptes que pour aller poudrer mon nez. Sans parler du plus important, l’homonymie avec Hollywood ! La capitale mondiale du cinéma ! Y’a pas plus glamour que ça ! Le voilà, mon patronyme pour Andy.
Tout ceci se passait en cet infâme été 1969, qu’il dégringole à jamais dans les annales de l’Histoire ! Tout arriva cet été-là. La naissance d’Holly Woodlawn, les hippies en troupeau à Woodstock, les émeutes gays, le premier pas sur la lune et le mariage de Miss Jackie Curtis ! Elle avait prévu la célébration le jour même de l’alunissage, histoire de pimenter encore un peu la fête. Faites-lui confiance, cette pouf aurait elle-même mis le pas sur la lune pour peu que ç’eût ajouté à sa publicité.

La publicité, c’était sa vie. Un véritable chien de cirque. Un jour que je m’occupais de mes oignons devant la devanture de chez Max, je vis passer un taxi par la fenêtre duquel sa tête dépassait. Elle brandissait un numéro du magazine Screen, hurlant à qui voulait l’entendre : « page 79 ! Page 79 ! ». Elle avait décoché un papier et voulait que le monde entier soit au courant.
Si d’être une Superstar l’emplissait de fierté, la validation par écrit de sa célébrité la plongeait dans l’extase. Elle en était tellement gonflée qu’elle ne sortait jamais de chez elle sans ses coupures de presse, toutes fourrées dans un sac de shopping. Un soir, chez Max, elle roula même bille en tête sur George Cukor, son sac à la main, plongea la main dedans et lui planta une pleine main d’articles sous le nez.
 « Regarde-moi ça, George ! » dit-elle entre deux bouffées de cigarettes. « Cette ville est folle de moi. Tu vois, tu devrais me prendre dans un de tes films. »

Afin d’annoncer ses fiançailles avec Eric Emerson, une autre Superstar de chez Warhol, Miss Curtis organisa une réception exprès pour la presse dans un penthouse sur la Quatorzième et la Sixième Avenue – à l’évidence le domicile d’un de ses proches amis. George, Peter et moi, on se radina pour le gala, parmi tout un tas de cinglés, la plupart des gens de théâtre ou appartenant à des troupes où Jackie était passée. Quelle foule, mon dieu ! A peine cinq minutes après mon arrivée, je m’étouffai avec mon Chablis : j’avais vu une espèce de pile de cheveux orange vif, réunis en une sorte de chignon sur le dessus du crâne d’une grande femme décharnée, laquelle venait de me percuter.
 « Je vous demande pardon » s’excuse-t-elle, en ôtant son coude de mon estomac. Elle avait un semblant de nez, le menton volontaire, et on aurait dit un sac de chiffons de couleur flottant dans le vent.
 « Vous êtes splendide », lui dis-je. Elle était bâtie comme Olive Oil, et promenait un visage de portrait Renaissance. Elle me rappelait Katherine Hepburn dans La Folle de Chaillot. Quelques bavardages plus tard, j’appris que Ruby Lynne Reyner (c’était son nom) était comédienne à la Playhouse of the Ridiculous, une troupe de théâtre dirigée par John Vaccaro.

Elle me plaisait bien, Ruby Lynn. Elle avait du style, et on devint vite copines comme cochons. Elle me présenta également à Marie Antoinette, une autre comédienne de la troupe Ridiculous, laquelle avait le charisme d’une vieille voyante Indienne, un sourire plaqué en permanence sur les lèvres. A mon avis, elle avait dû abuser du calumet de la paix ! Elle passait son temps à rire en parlant – pas un rire sonore, plutôt un léger caquètement malin. Et que je te ho-ho, et que je te ha-ha, en permanence.
 « Toi ici, quel plaisir ! Ha ha ha. Comment ça va ? Ho ho ho. »
Une autre actrice célèbre de la troupe, Penny Arcade me faisait l’effet d’une espèce de barmaid anglaise, du genre paillard. Petite, rondouillarde, une peau d’un blanc sensuel et des cheveux corbeau, elle transpirait le sexe.
Puis vint se joindre à nous Betty Baby, un mètre soixante de petite bonne femme bien tassée. Toujours en noir, les ongles du même coloris, les cheveux idem, un adorable petit visage avec de grands yeux qui papillonnent. On aurait dit Betty Boop, si Betty Boop enchaînait clope sur clope.

Jackie s’occupait de tout et de tous, un mot bien placé pour la presse, un autre pour accueillir ses invités, et, alors que je grignotais un cracker en sirotant mon nouveau verre de Chablis, Miss Curtis vint me demander si je souhaitais être sa demoiselle d’honneur pour son mariage. Imaginez mon excitation ! Non pas tellement pour le mariage en soi, mais pour la mine d’or de journalistes que cela promettait ! En tant que star en herbe, je me devais d’aller y serrer quelques louches. Par conséquent, je lui exprimai tout l’honneur qu’elle me faisait, acceptai son invitation et me mis illico en tête de trouver une tenue appropriée pour l’évènement.
sous en poche, je ne pus qu’entrer dans une fabrique de textile et m’échapper avec un rouleau de tissu gris sous le bras. Je n’avais pas prévu de piquer le rouleau en entier – quelques mètres m’auraient suffi – mais je n’allais pas demander à un vendeur de m’en couper un bout ! D’ailleurs, ils étaient tous occupés, et j’étais pressé : pensez ! toute une robe à créer ! Alors je sautai dans un taxi et m’enfuis, plantant là le vendeur en colère, dans les fumées du pot d’échappement.
De retour à la maison, je déroulais le tissu : il y en avait 30 mètres, largement de quoi faire. Je m’en concoctai une longue robe à la Grecque, parée de perles, mais il m’en resta assez pour faire, en sus, des écharpes, des pantalons, un chemisier et une paire de rideaux !

Maintenant que j’étais parée, il était temps d’en apprendre davantage sur tout ce barouf autour du théâtre. George et Peter eux-mêmes jugeaient qu’un peu de culture théâtrale ne me ferait pas de mal, si bien qu’ils m’emmenèrent voir une pièce de Mr Charles Ludlum intitulée Terdsinelle. Une pièce expérimentale. Pour ma part, je m’attendais à un fabuleux drame élisabéthain sur une personne – une femme, supposais-je – du nom de Terdsinelle. J’en salivais déjà.
Eh bien, une fois assis dans cet entrepôt reconverti en théâtre, je me rendis vite compte que je ne comprenais pas un mot de tout ce bordel. Que se passait-il, au juste, sur scène ? Il y avait cette bonne femme, là, Susan-Les-Yeux-Noirs qui n’arrêtait pas de cancaner sur une cuvette de chiottes, mais aucune trace de la fameuse Terdsinelle ! Quand j’exprimai ma confusion à Peter, il me dévisagea avant d’éclater de rire. Puis me chuchota à l’oreille qu’il n’était pas question dans la pièce, d’une Terdsinelle quelconque mais bien de « Turds in Hell » (Des Étrons en Enfer).
Bon dieu mais qui est le type sain d’esprit qui écrirait toute une pièce sur du caca ? Nous nagions là en pleine expérimentation, supposais-je. Pour du théâtre aussi merdique, vous me direz que ça se pose là, cela dit c’était si créatif, si avant-garde*, que je ne voyais pas d’objection à être, moi-même, un petit étron – c’était osé, progressif, bref, c’était marrant.

Ondine étant assez investi dans ce genre de scène progressive, je lui fis part de mes nouvelles ambitions de taquiner les planches et titiller les muses – ambitions qu’il ne manqua pas d’encourager. Il me prit sous son aile, telle la Christine du Fantôme de l’Opéra. Je me voyais déjà en haut de l’affiche, couvrant le répertoire depuis Eschyle jusqu’à Shakespeare, pour ne pas dire au-delà.
Mais tout ceci resta à l’étape du fantasme. Va apprendre ton dialogue quand tu as déjà du mal à retenir la recette d’un cocktail. En plus, c’était l’happy hour au Stonewall, et la fête était loin d’être terminée.
Le Stonewall se situait entre Waverly et Christopher, juste en face du Square Sheridan – une sorte de pelouse manucurée protégée par une clôture, avec une grosse statue du colonel Sheridan en plein milieu. Un endroit paisible et aimable, où folâtraient tout un tas de clodos et de drag queens.
West Village était alors le quartier le plus éclectique de Manhattan. Au coin de Greenwich Avenue et de la Sixième Avenue, les lesbiennes de la prison pour femme envoyaient des baisers à leurs amantes en liberté, à travers les barreaux. Les rues étaient semées de brocanteurs, d’antiquaires, de coffee shop comme le McNulty, bref le Pandémonium parfait du New York libéré.
On y sortait toutes les nuits, de bar en bar, se contentant parfois d’un palier de porte où descendre entre amis, une bouteille de Pagan Pink Ripple (NdE : le vin du ghetto, type Villageoise).

Au Stonewall, la clientèle nous traitait comme ce que nous étions au fond de nous : des femmes. Les « girls » noires faisaient leur possible pour ressembler aux Supremes, et les blanches aux Shangri-Las. Des poitrines fabuleuses, le maquillage au top, on était sublimes, même si les pédés du coin nous traitaient de « reines des hormones ». Certes, on se gavait d’œstrogène, mais ce genre d’étiquette me paraissait en tout cas déplorable. C’est la société, que voulez-vous !
Pendant un moment, je fréquentais un policier qui n’avait aucune idée de ce que j’avais vraiment entre les jambes. Un flic qui coinçait les gamins qui fumaient de l’herbe, la leur confisquait et me proposait ensuite de la fumer avec lui… On faisait ça dans sa bagnole pendant ses heures de service. Il ignorait tout de moi mais trouvait que Candy (avec laquelle on s’était rencontré la première fois) était un peu bizarre avec son trench-coat et son turban de babouchka. « Évidemment qu’elle est bizarre, rétorquais-je alors. C’est une actrice ! » Du haut de ses 25 ans, il réclamait toujours plus de moi – mais mon « plus » aurait été un peu trop pour lui !

Le 26 juin 1969, par une soirée chaude et humide, l’annonce de la mort de Judy Garland fit pleurer toutes les folles de la ville. Le lendemain après-midi, comme on célébrait ses funérailles chez Campbell’s, je tombai par hasard sur Candy Darling qui précisément s’y rendait, un album de la défunte serré sur la poitrine. « C’est tellement triste, dit-elle en écrasant une larme. Judy est partie. » Cette même tristesse me fit quitter tôt le Stonewall, ce soir-là. Mais bien que Judy Garland fût décédée des suites d’une overdose, cela ne tempéra pas mes ardeurs à m’en foutre plein les veines. L’overdose, c’est toujours pour les autres.
Le soir suivant, on aurait dit qu’une bombe venait d’exploser au Stonewall. Des cris, des sirènes, des flics dans tous les coins. Un frisson me parcourut l’échine. Je jouai des coudes à travers la foule et une voix hurla : « Trou du cul ». Crazy Sylvia, une folle de la rue, venait d’écraser une bouteille de gin sur le crâne d’un policier. Soudain ce fut l’émeute. La foule, majoritairement constituée de gays, se mit à balancer des pierres et des cailloux sur la porte close que gardait un jeune policier.
 « Holly, chérie ! » D’ordinaire, j’essayai toujours d’éviter Miss Masha (une folle de la rue noire comme le charbon, avec une perruque orange de traviole et toujours en chaussons malgré ses bas résille) mais cette fois, je ne pus me dérober. « Oh là là, chérie-miel-de-ma-vie, tu ne devineras jamais ! Les folles ont pris les flics en otages. Tiens ! bois un coup ! » Et de me tendre une bouteille dans son sac en craft. « C’est du nectar, mon chou, La Fierté de Cucamonga ! »
A 2 dollar 98 les quatre litres, Cucamonga ne donnait pas cher de sa Fierté, mais c’est ainsi que je bus pour la première fois ce qui devait devenir mon vin préféré.

Miss Marsha était en quelque sorte la Hedda Hopper de Christopher Street. Ses ragots n’étaient pas toujours fiables, quoique toujours bien dégoûtants, mais tout le monde s’en foutait. Elle m’arracha des mains La Fierté de Cucamonga et replongea dans la foule : « Oh mon chou ! Oh chérie-chérie ! Tu ne devineras jamais ce qui se passe… »
Les médias firent largement écho aux émeutes du Stonewall – qui devinrent illico une pierre blanche dans l’histoire des gays. Pour ma part, je supposais simplement que quelques folles avaient dû prendre trop de Tuinals, et que dans ces cas-là faut jamais trop venir leur chercher des poux dans la tête, surtout des flics. De plus, il faisait chaud, Judy était morte, une paire de flics qui vont trop loin, il n’en faut pas davantage pour démarrer une révolution.
La première révolte de la communauté fit donc la une de la presse, ce soir-là, et Miss Marsha passa même aux infos de 6 heures ! Et la perruque droite, s’il vous plaît. Je m’étonne encore qu’on n’ait pas érigé sa statue par la suite, sur les épaules du Colonel Sheridan par exemple, levant au ciel son gallon de Fierté de Cucamonga.

En comparaison du Stonewall, le mariage de Miss Curtis fit l’effet d’un flop. Bien que ce fut encore un beau bordel. Le marié, Eric Emerson, ne se pointa jamais sur la grande terrasse réservée pour l’occasion. Pendant que la Curtis s’agitait dans tous les sens, sous l’œil des paparazzi, pour lui trouver un remplaçant, je me vidai une bouteille de vin en compagnie de John Vaccaro, le fondateur de la Playhouse of the Ridiculous.
C’était un petit bonhomme maigrichon, qui ressemblait au troll bossu qui vit sous les ponts dans les contes de fées habituels. Ma masculinité semblait l’épater, si bien qu’il finit par m’offrir un rôle dans la dernière pièce de CurtisHeaven Grand in Amber Orbit. De demoiselle d’honneur à star des planches, j’avais bien fait de me déplacer. Décidément, j’étais vouée à la Grandeur et à la Vinasse pas chère.
En désespoir de cause, Curtis se trouva un remplaçant de dernière minute en la personne de Stanley Falconspeed, un blond splendide qui faisait le maître d’hôtel chez Max. Il accepta sans barguigner – et les deux s’échangèrent leurs vœux devant un ancien producteur de film porno, qui s’était ordonné prêtre par l’opération du saint esprit.
Tout ceci se termina au Max’s, que le propriétaire, Mickey Rustin, avait gentiment mis à notre disposition. Une sorte de félicité matrimoniale nous avait tous saisis, si bien que je félicitai chaudement Jackie et quittai promptement la soirée avec son nouveau mari à mon bras ! On fila droit à mon appartement – où l’on continua la fête par nos propres moyens. Jackie avait eu la cérémonie, et moi la lune de miel ! La vie est si pleine de surprises !

1969 fut une année plus qu’érotique. Mon carnet de bal ne désemplissait pas. On me convia même à Woodstock, invitation que je déclinai : passer le week-end dans une porcherie parmi tout un paquet de hippies à écouter des niaiseries folk, merci bien ! Ce n’était pas les capacités de mon esprit, que je tenais à amplifier, c’était mes nichons ! Mes champignons à moi, je les aimais sautés à la poêle, et les acides de chez Max suffisaient à mon régime alimentaire.
A l’époque, je partageais mon toit avec Wayne County (aka Jane County, qui devait devenir un célèbre rockeur transsexuel en Allemagne) et Lee Childers, un photographe débutant. Un soir, quelques amis de ce dernier, de retour de Woodstock, firent une étape à la maison avant de continuer leur route vers la Georgie. Enfin… « Une étape »… Vous savez comment sont les hippies, en fait ils sont restés trois semaines. Pire que des cafards ! Vous laissez entrer deux de ces chevelus chez vous, et c’est parti, ça se reproduit dans tous les coins, l’infection totale !

De retour de bamboche avec Jackie, Rita Redd et cette pocharde d’Estelle, on trouva l’un de ces hippies, un certain Johnny, 15 ans à tout casser, en train de jouer de la guitare sur mon lit. Une petite chanson triste qu’il ne chantait que pour lui-même, doucement, et qu’il interrompit quand il nous vit. C’était si joli, si précieux, qu’on le pria de continuer. Il sourit mais n’en fit rien, trop timide, trop nerveux. Je remarquai alors qu’il louchait un peu. « L’un de tes yeux se demande ce que l’autre fabrique » lui dis-je. Il éclata de rire et on est devenus copains.
Le lendemain, j’étais sous acide, et le revoir jouer de la guitare sur mon lit me fit tourner la tête. Ce frêle petit bonhomme m’avait tout l’air d’un vrai Tarzan. Je lui proposai une petite dose d’acide et, les choses s’accélérant, encore un peu plus, pour atténuer le choc. C’était un gamin strictement hétéro mais plutôt ouvert à toutes les expériences. Bref, la nuit fut fabuleuse.

Peu de temps après, je rejoignis la Playhouse of the Ridiculous. Les répétitions de Heaven Grand in Amber Orbitavaient commencé. Et pas des plus sereines ! Vaccaro était impitoyable, certain de devoir souffrir pour l’art. On m’avait initialement distribuée dans le rôle de la Princesse Ninga Flinga Dung, un personnage sans bras ni jambes : je devais jouer toute la pièce avec des prothèses aux genoux et aux coudes. Un jour que j’avais perdu mes rembourrages, je dus répéter sur les genoux, lesquels furent vite en sang. Me voyant me déplacer trop lentement, Vaccaro me reprocha de ne pas tenir mes marques. Je fis remarquer que j’avais bien trop mal. Il se gonfla d’air comme un crapaud-buffle et hurla : « Il n’y a pas de « Je » à la Playhouse ! » Après quoi, on me relégua dans le Chœur.
Tous les soirs après les répétitions, on allait se revigorer au buffet de chez Max, avec Ruby Lynn, Jackie et Rita Redd. Cette dernière était un véritable amour qui ressemblait à Harpo Marx et dont Curtis avait vite fait son esclave personnelle. Ayant lu quelque part que Barbra Streisand ne se déplaçait jamais sans des milliers de sacs de shopping, Miss Jackie s’était mise en tête de l’imiter, à cette différence près qu’elle les faisait porter en permanence par la pauvre Rita!
Parfois Curtis s’exclamait : « J’ai besoin de fric ! Allez, on va à la Factory ! » Généralement vers trois heures de l’après-midi, sachant qu’Andy y serait pour signer des chèques. Joe Dallesandro et Paul Morrissey étaient souvent présents, bien que Joe ne parlât jamais beaucoup. Il avait l’air si normal, si déplacé dans ce monde cinglé des Superstars.

A la Factory, tout ce qui comptait d’imprésarios, d’artistes, de célébrités se pressaient chaque jour pour observer la ménagerie d’Andy. Une fois, Jackie et moi, on tomba sur Lina Wertmuller et Rainer Werner Fassbinder, en train de déjeuner. Évidemment, Jackie s’empressa de se faire photographier avec eux, ce qu’ils acceptèrent de bonne grâce, Curtis étant la vedette incontestée du freakshow warholien.
Lors d’une autre visite à la Factory, Jackie me présenta l’homme à tout faire d’Andy, un petit italien nommé Jeff. Quelques jours plus tard, il me tombait dessus chez Max, ivre de colère d’avoir été viré (pour je ne sais plus quelle raison) et tempêtant contre toute la bande.
 « Plein le cul de la Factory ! Qu’Andy aille se faire foutre ! Qu’ils aillent tous se faire foutre ! Cette bande d’exploiteurs de merde !
– Oh, tu sais… dis-je prudemment (exploiteurs ou pas, je m’en foutais, pourvu que je tourne dans l’un de leurs films).
– Ils se servent des gens et ensuite ils les baisent ! Regarde Edie ! C’est exactement ce qu’ils ont fait à Edie. Ils l’ont baisée ! »

Deux jours plus tard, nouvelle rencontre. Il me propose de l’accompagner acheter un appareil-photo dans le nord de la ville. Moi, comme les répétitions sont terminées, je dis ok. Mais quand on arrive au magasin, le voilà qui me présente au vendeur comme étant Viva et demande à ce que l’on mette l’engin sur le compte d’Andy. « Qu’est-ce que tu fous ? », je lui demande. « T’inquiète, je fais ça tout le temps ». Tout le temps, mon œil ! il tremblait comme une feuille, le gars. Ce que le vendeur ne tarda pas à remarquer, avant de décrocher son téléphone pour vérifier l’achat auprès de la Factory. « Dans quoi me suis-je encore foutue ? » me demandai-je et vlan, ni une ni deux, voilà Jeff qui prend ses jambes à son cou. Je ne tarde pas à lui emboîter le pas, courant aussi vite que je peux jusqu’à l’abri d’une impasse où je me suis écroulée de fatigue. Utilisée, trahie ! Non seulement ce petit voyou m’avait embobinée, mais pour me laisser porter le chapeau encore ! Quel culot !

En septembre 1969, dans un ancien funérarium de la 43ème transformé en théâtre, on donna pour la première fois Heaven Grand in Amber Orbit. Mon rôle de Coucou la Femme Oiseau m’avait pris des heures à préparer, même si je figurais dans la distribution comme membre du Chœur des Caribous de la Lune. J’avais couvert mon corps tout entier d’une huile couleur pétrole, que Johnny m’avait aidé à parsemer de paillettes. J’en avais partout : dans les cheveux, les yeux, le nez. Sur mon bikini de vison noir – d’où pendaient un tas de chiffons multicolores. Sur mes lèvres barrées de rouge pétard, mon fard à paupières vert, mes ramures de Caribous Lunaires – partout ! Il fallait me voir pour me croire !

Le premier numéro des Caribous de la Lune s’ouvrait sur « Ramures », qui se chantait sur l’air de « There’s nothing Like a Dame », tirée de South Pacific. Ça donnait quelque chose comme ça :
Ramures… On a des ramures !
On a des ramures dans le nez,
On a des ramures dans les pieds !
On en a dans la culotte,
Plein de ramures, oui, les potes !
Mais y’a un truc qu’on a pas !
C’est des cancers du pancréas !

Pas franchement du Rogers & Hammerstein. Mais on n’allait pas faire la une de Newsweek, non plus ! Cela dit, un écrivain du nom de John Heyes se mit en tête d’écrire sur moi pour l’un de ces canards underground. Ma première grande interview ! Et comme je n’étais pas prête à avouer que je n’étais pas grand-chose, je mentis comme une arracheuse de dents. Je me présentai comme une Superstar de Warholet ils habillèrent le tout de photos mélancoliques type Art Nouveau qu’avait prise Lee Childers. Je ne m’embarrassais pas de scrupules. Si je voulais devenir une Superstar, autant m’en donner les moyens.

Quand il eut le papier entre les mains, Paul Morrissey s ’en amusa beaucoup. « Mais c’est qui, au juste, cette Holly ? » Il passa le truc à Andy qui se montra plus méfiant (remarquez qu’après l’épisode Valerie Solanas, ça se comprend). D’ailleurs, il en avait déduit d’après la description du vendeur que j’étais déjà derrière l’arnaque à l’appareil photo. Il avait fait une croix sur moi mais Paul, fasciné par mon culot, insista pour suivre son intuition et me donner ma chance à l’écran.

La rumeur circulait déjà chez Max qu’Andy et Paul préparaient un film mettant en scène des junkies du Lower East Side. Morrissey savait que cette digne institution me servait épisodiquement de standard. Aussi, un soir que je me faufilais dans les backrooms, on me fit savoir que la Factory me convoquait le lendemain matin. Pas plus de détails sinon qu’il me fallait demander Paul, quelque chose se préparait, j’en étais certaine. J’espérais juste que ce ne soit pas à cause de ce stupide incident de l’appareil photo. Cette vilaine mésaventure me poursuivrait jusqu’à ma mort.
J’étais tellement terrifiée que je n’osais pas appeler la Factory ! Heureusement, Jackie Curtis ne cessait de me bassiner : « Au moins, appelle-les ! S’ils voulaient te coincer, tu serais déjà en taule à l’heure qu’il est ! Paul tourne un film. Il te veut dedans, et il sait ce qu’il fait. Alors tu l’appelles, point barre. » Avant d’ajouter : « Et puis, si finalement ils ne veulent pas de toi, demande si y’a pas un rôle pour ta petite sœur… »
Tu parles. Quand elle voulait quelque chose, la Curtis, on était toujours des sœurs…
Toujours est-il que le matin suivant, j’appelai la Factory : « Bon-jour P-Paul, bégayais-je. Hi-hi-hi. C’est… C’est Holly à l’app… à l’appareil…
– Ah ! Holly ! répondit Paul impatiemment. Content que tu rappelles. Écoute, on fait un film ce week-end, est-ce que ça te dirait d’y jouer une scène ou deux ? »
Ni où, ni quoi, ni quand mais je m’entendis hurler : « Bien sûr que oui, j’adorerais ! Où ? Quoi ? Quand ?
– Eh bien, tu pourrais déjà venir chez moi ce samedi, vers onze heures ? »
J’attrapai un stylo et m’empressai d’écrire l’adresse sur le premier mur venu. « Évidemment, pas de problème. A samedi. »

Je raccrochai en silence et poussai un cri perçant. Enfin, ça y était ! J’étais si excitée que je me mis à valser sur tout le chemin de la Quarantième à la Quarante-Quatrième, chantant pour les maraîchers, les fleuristes, les prostituées, les junkies – fredonnant jusqu’à l’entrée du théâtre où, d’un savant entrechat, j’allai me précipiter dans les bras du régisseur. « Oh ! Noah !  Je vais devenir une Star, Noah, une Superstar de Warhol, une Super-Super… » et PAF ! voilà Noah qui me laisse tomber, le cul par terre, sur le trottoir !

Traduction française de Charles Bosson, Sugar Deli et Pierre Maillet

Chapitre 7 d’ A Low Life In High Heels
The Holly Woodlawn Story

Autobiographie inédite en France de Holly Woodlawn
 (écrite en collaboration avec Jeffrey Copeland)

Avec l’aimable autorisation de Pierre Maillet, Charles Bosson et Sugar Deli – Ce texte a servi de base au spectacle One Night With Holly Woodlawn ? de Pierre MailletHoward Hughes, Billy Jet Pilot, Luca Fiorello et Thomas Nicolle. En tournée la saison prochaine.

Crédit photo © DR et © Tristan Jeanne-Valès

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Avec l'aimable autorisation de Pierre Maillet, de Charles Bosson et Sugar Deli,

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