Un huis clos glacé et vain au Français

Mettant en lumière un texte de Lluïsa Cunillé, auteure catalane majeure peu connue en France, Tommy Milliot s’attache à en désincarner l’écriture et signe un spectacle qui pointe la vacuité de l’existence, la fuite en avant, la folie d’une humanité en perte de repère. Étrange et singulier ! 

Dans un hall d’hôtel sans âme, perdu au milieu de nulle part, dans une région abandonnée par les humains, deux femmes échangent des propos banals pour mieux cacher leur mal être, le vide de leur vie. L’une (Sylvia Bergé) rêve de fermer définitivement son établissement faute de client, l’autre (Clotilde de Bayser) s’accroche à ce lieu, refuse de partir tant elle se sent bien dans ce cocon froid, loin de tout et abandonné de tous. 

Entre ces deux êtres perdus dans le rien, dans la viduité d’une existence morne, terne, un lien, une forme de tendresse, sans excès, sans passion, sans émotion, se crée. Pas de cris, pas de larmes, juste une neutralité, un détachement. Les voix se traînent, les silences ponctuent chaque réplique, étirant le temps, révélant la vacuité du monde, de ces deux personnes que rien ne rattache au réel, à la vie. 

L’asile qui s’est installé non loin, entraînant la désertification de cette contrée montagneuse, a-t-il déteint sur D et H ? les deux principaux protagonistes de cette histoire sont tellement immatérielles qu’elles n’ont pas de nom, pas d’identité, juste une initiale. C’est dire leur invisibilité, leur absence de chair. Les lumières tamisées, la scénographie beige pâle, les costumes du même ton, ne vont pas plus en souligner les contours. Bien au contraire, ces effets scéniques renforcent cette sensation d’effacement de l’humain. L’atmosphère pourrait être pesante, voire menaçante. Mais non, rien ne se passe. Rien n’accroche. L’ennui finit par l’emporter, tant l’inertie domine. 

L’écriture froide, économe de Lluïsa Cunillé vient en contrepoint d’une humanité qui court à sa perte, tant la tyrannie de la vitesse qui caractérise notre époque à pris le pas sur la réflexion. Sa plume, tel un scalpel, tend à disséquer l’invisible afin de lui offrir une densité. Malheureusement, trop de creux dans la théâtralité, empêchent de lui donner corps. Ni la mise en scène soignée de Tommy Millot, ni le jeu subtil des comédiens suffissent à donner un sens autre à la banalité du langage, à faire du décalage entre le mystère et le prosaïsme de la situation, quelque chose qui interpelle, qui captive. Dommage ! 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Massacre de de Lluïsa Cunillé
Studio de la Comédie Française
99, rue de Rivoli
75001 Paris 
Jusqu’au 8 mars 2020
Durée 1h15


Mise en scène et scénographie de Tommy Milliot assisté de Matthieu Heydon 
Traduction de Laurent Gallardo 
Lumières de Sarah Marcotte 
Son d’Adrien Kanter 
Dramaturgie de Sarah Cillaire 
Assistanat à la mise en scène 
Avec Sylvia Bergé, Clotilde de Bayser, Nâzim Boudjenah en alternance avec Miglen Mirtchev les 13 et 14 février 2020

Crédit photos © Vincent Pontet, collection Comédie Française

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