Le corps nu de la femme, une arme massive contre le sexisme

En faisant se rencontrer, de manière tout à fait improbable, les écrits de Feydeau et de Norén, mâtinés de Despentes, Emilie Anna Maillet crée un objet théâtral fort déconcertant mais terriblement percutant. Remontant le fil de l’histoire, elle questionne la place de la femme dans nos sociétés, son peu d’évolution à travers le temps.

De prime à bord, l’association FeydeauNorèn peut surprendre, voire déconcerter. L’un est maître du vaudeville, il n’a pas son pareil pour dépeindre la dérive des couples de la petite bourgeoisie, l’autre, en digne héritier de Strindberg, dissèque les rapports humains, brocarde la société dans ce qu’elle a de plus trivial. A y regarder de près, finalement, les deux ont le même regard acerbe sur le monde qui les entoure. Si l’un utilise les pantomimes et l’humour pour faire passer son message, l’autre préfère une forme de cynisme, de froideur. Dans les deux cas, il y a des similitudes dans la manière d’écrire, dans la façon de scruter les failles, d’analyser le comportement de leurs contemporains.

Émilie Anna Maillet ne s’y est pas trompée. Enchevêtrant avec ingéniosité des extraits de pièces de Norèn au texte de Mais n’te promène donc pas toute nue de Feydeau, elle tisse l’histoire de Clarisse, cette épouse d’homme politique, cette jolie potiche à qui on demande de paraître, mais surtout De ne pas être. Tout cela est bien joli.Mais on est au XXIe siècle. Le corset a sauté depuis longtemps. Bien qu’habillée en Dior, elle veut exister, être aimé pour ce qu’elle est vraiment. Et chez elle, surtout pouvoir faire ce qu’elle veut sans se soucier du qu’en dira-t-on.

Accaparé par sa nomination au poste de ministre de la Marine, son mari, le député Ventroux, ne veut rien voir, rien entendre. Il aimerait juste pouvoir la ranger dans un coin. S’en est trop. La guerre est déclarée. Ses suppliques étant inaudibles, Clarisse décide d’utiliser la seule arme qu’elle a sa disposition son corps. Il fait très chaud, ça tombe bien, elle va déambuler, à la barbe des domestiques, des journalistes et des différents solliciteurs, qu’ils soient puissants ou misérables, toute nue. Pas pudique pour deux sous, elle va prendre un malin plaisir à montrer ses miches à tous. Et disons-le c’est délectable.

Prenant le parti de casser la mécanique de Feydeau – pari audacieux – , Émilie Anna Maillet le réinvente, le redynamise grâce à une mise en scène très rock, très cul. Et ça fonctionne plutôt bien, malgré quelques baisses de régime. Jeux enlevés, scénographie aux multiples entrées, musique jouée live par le batteur François Merville, donnent à ce manifeste féministe des beaux airs de fêtes. En mari dépassé, Sébastien Lalanne est excellent. En invité sibyllin autant qu’hirsute, Denis Lejeune est impayable. Enfin en femme rêvant de prendre sa revanche sur la mâle attitude de son époux, et des autres hommes, Marion Suzanne, désarmante autant qu’extraordinaire, est l’atout majeur de cette farce satirique.

Les portes claquent, les répliques fusent et le décor prend l’eau. Mais les préjugés et les vieux réflexes sexistes, bien ancrés dans notre éducation judéo-chrétienne, vacillent sans toutefois tomber. La société est ainsi, elle évolue lentement. Chacun s’enfermant dans un rôle, un carcan, une position sociale, qu’il n’est pas toujours facile dépasser.

Avec Toute nue !, Émilie Anna Maillet signe un spectacle engagé, qui oblige à réfléchir, à questionner nos convictions, nos certitudes. Rien que pour ça, Chapeau, l’artiste !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Saint-Etienne


Toute nue ! d’après Mais n’te promène donc pas toute nue de Georges Feydeau et inspiré de Lars Norén
Conception d’Émilie Anna Maillet
Comédie de Saint-Etienne
Place Jean Dasté
42000 Saint-Etienne
Jusqu’au 17 janvier
Durée 1h15


Tournée
le 31 janvier 2020 à la Salle Pablo Picasso, La Norville
du 26 février au 21 mars 2020 au Théâtre Paris-Villette.


Dramaturgie et mise en scène d’Emilie Anna Maillet
avec Sébastien Lalanne, Denis Lejeune, Marion Suzanne, Simon Terrenoire ou Mathieu Perotto, et François Merville (batterie)
Scénographie de Benjamin Gabrié
création vidéo de Maxime Lethelier et Jean François Batista Domingues création musicale de François Merville
lumière et régie générale de Laurent Beucher
son de Jean-François Batista Domingues

Print Friendly, PDF & Email

1 Comment

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Dernièrement

Aller à Haut