Pour solde de tout compte

Au théâtre du Nord, Christophe Rauck s’empare avec virtuosité du conte noir de Rémi De Vos, satire acerbe, cruelle du monde de l’entreprise. Entraînant ses comédiens, tous excellents dans une spirale infernale, il livre un spectacle dense, saisissant, et mène d’une main de maître le public au bord du précipice jusqu’au vertige. 

Xavier (fascinant Micha Lescot) est heureux. Jeune cadre dynamique dans une banque d’investissement, il a la possibilité grâce à un plan de restructuration de quitter ce monde qui l’essore, l’épuise pour créer sa propre boîte de conseil. Même s’il n’est pas prioritaire, sa demande de départ volontaire a été validée. Rien d’autre à faire qu’attendre dans l’euphorie sa notification pour voler de ses propres ailes. Ses cartons sont faits, ses adieux à ses collègues, à sa maîtresse aussi. Une nouvelle vie se profile à l’horizon. Marion (décalée Virginie Colemyn), sa tendre et aimante compagne, est certes inquiète, dubitative, mais bon ce nouveau départ est certainement une bonne chose pour lui, pour elle. 

Insidieusement, la machine s’enraille. La requête se perd. Trop de candidats au départ, Xavier doit rester. D’autant qu’après réflexion, l’entreprise ne compte plus se débarrasser d’un élément nécessaire à son bon fonctionnement. Démoralisé, déjà ailleurs, le jeune quarantenaire perd lentement pied. La spirale du burn out est lancée. Si son travail n’en pâtit que peu, son caractère de plus en plus irascible, agressif, génère une ambiance délétère autour de lui. Ses proches, sa mère (épatante Annie Mercier), ses amis, ses collègues, ne le comprennent plus, ne supportent plus ses sautes d’humour, ses comportements sarcastiques, vindicatifs. Incompris, refusant de voir l’évidence, il s’accroche à son rêve et s’enferme dans une dépression paranoïaque aiguë. Seule solution, intenter un procès à son employeur, dénoncer le harcèlement dont il est la victime. 

Plume fine, acérée, Rémi De Vos part d’une situation paradoxale, un employé modèle voulant quitter son travail, pour dénoncer les dérives d’un système capitaliste qui broie sans ménagement ses fourmis ouvrières. Pas le choix, entrer dans le rang où périr. A l’heure où le procès France Telecom bat son plein, cette fable cynique, absurde, résonne étonnement juste. Jouant sur les apparences, détournant les codes, il tisse une machine infernale entre rires et larmes. Rien n’est tout blanc ou tout noir. Le cadre aux dents longues est moins sympathique qu’il n’y paraît. Menteur, avide d’argent, il excuse son comportement de requin par la revanche sociale qu’il veut sur la vie. Né pauvre, il veut devenir excessivement riche.

Avec délicatesse et ingéniosité, Christophe Rauck a imaginé une mise en scène tourbillonnante, virevoltante, qui ne laisse aucun répit à ses comédiens, au public. Décor tournant, cloisons apparaissant et disparaissant à vue grâce à des machinistes virtuoses, il invite à plonger dans les eaux bien troubles du harcèlement en entreprise. Se dédoublant, les acteurs passent d’un personnage à l’autre en un clin d’œil. Une perruque, un dossier à la main, d’amis ils se changent en avocats, de mère, de femme, ils deviennent présidente de tribunal, maîtresse ou serveuse de bar. Tout est fait pour nous emmener jusqu’à l’étourdissement, nous faire ressentir dans la chair, le mal être d’une société où le profit a plus de poids qu’une vie. 

Tricotant avec fluidité une trame qui mêle moments présents et flashbacks, le metteur en scène, directeur du théâtre du Nord, ancre cette farce surréaliste dans un univers onirique et ultra contemporain. Invité à entrer dans cette danse folle, presque hypnotique par le jeu précis, décalé des comédiens, le public, séduit, enivré jusqu’à la lie, est emporté deux heures durant sur le flot de maux d’une société malade où l’humain n’a finalement plus sa place. Dans ce monde en perdition, où les règles sont détournées, où la loi a bien du mal à séparer le vrai du faux, Micha Lescot, fragile et ambivalent à la fois, navigue à vue dans le rôle de ce banquier superbe autant que pathétique, dont le corps à la plastique dégingandé, lui donne, au fur et à mesure du récit, des airs de pantin désarticulé. Voix rauque si reconnaissable, Annie Mercier donne une profondeur à cette mère aimante et distante à la fois, et incarne avec une impassibilité confondant la justice. Virginie Colemyn, David Houri et Stanislas Stanic sont au diapason et entraînent les spectateurs  dans cette tragicomédie savoureuse. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore  – envoyé spécial à Lille


Départ volontaire de Rémi De Vos
Théâtre du Nord
4 Place Charles de Gaulle
59800 Lille
Jusqu’au 26 mai 2019 
Durée 2h00 environ 


Mise en scène de Christophe Rauck
Avec Virginie Colemyn, David Houri, Micha Lescot, Annie Mercier & Stanislas Stanic
Costumes de Coralie Sanvoisin
scénographie d’Aurélie Thomas
lumières d’Olivier Oudiou
son de Xavier Jacquot
dramaturgie de Lucas Samain

Crédit photos ©Jean Louis Fernandez

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