À la folie, passionnément, pas du tout

Au Rond-Point, Zabou Breitman invite à une balade poétique, une visite surréaliste au pays des aliénés. Avec légèreté, humour et une certaine mélancolie, elle dresse un portrait singulier de ces personnalités atypiques qui hantent les couloirs des hôpitaux psychiatriques. Si la forme enchante grâce à un quatuor de jeunes comédiens particulièrement épatants, le fond patine un peu, brille comme  une arnaque, certes très belle et plutôt réussie. 

La vie vous semble morose, les autres vous agressent, trop pressés, trop impolis, trop stressés. Offrez-vous une bulle d’étrangeté, un moment ailleurs dans un monde ouaté, loin de la banalité du quotidien. Poussez les portes de l’improbable clinique de fous dirigée avec doigté et délicatesse par Zabou Breitman. Euphories garanties. Tout n’est pas parfait, loin de là, mais c’est aussi ce côté artisanal, bancal qui fait le charme de cette comédie hors norme. Se soustrayant à tout réalisme, la comédienne-metteuse en scène esquisse par toutes petites touches, presque impressionnistes, un univers loufoque et barré où soignants et malades sont logés à la même enseigne, celle de la crise identitaire, de la folie douce. 

Entrant dans le vif de son sujet, elle donne vie à toute une galerie de personnages tous plus cinglés les uns que les autres, de la jeune femme qui ne veut pas se découvrir d’un fil, entendons ici qu’elle refuse d’enlever ses vêtements civils, de peur d’avoir froid, de rester à jamais enfermée entre ces quatre murs, du jeune homme à la coupe mulet qui cherche noise au médecin ne voulant pas comprendre les troubles qui l’agitent, de l’infirmier novice qui accumule les boulettes et se fait réprimander par sa collège plus âgée mais tout aussi perdue, du chef de service qui terrorise ses internes, tout y est, rien ne lui échappe. C’est toute la vie d’un hôpital, la nuit qui défile devant nos yeux. Elle pousse l’extrémisme de sa démarche jusqu’à pénétrer les rêves de ces sujets peuplés de lapins dansant, d’étranges individus coiffés de chapeaux, de couronnes ou d’entonnoirs. 

Puisant son inspiration dans les œuvres de KlipperTchekhov ou Shakespeare agrémentées de quelques saillies provenant du répertoire de l’humoriste belge Zouc, Zabou Breitman reprend le fil d’un sujet qui lui tient à cœur, la folie et signe un spectacle burlesque, saugrenu, une sorte de poème théâtral fait de petits riens, de beaux tableaux, d’images qui se juxtaposent. Si parfois, on ne peut réprimer la sensation qu’elle comble le vide, qu’elle tire à la ligne, elle le fait tellement bien, tellement joliment qu’on se laisse séduire, emporté dans cette plongée bien singulière chez les fous.

L’interprétation, la présence scénique des jeunes comédiens, de l’étonnant Antonin Chalon à la remarquable Camille Constantin, en passant par l’insolite Rémy Laquittant et l’extraordinaire Marie Petiot, fait beaucoup à l’affaire. Volant virevoltant, changeant de rôles, d’accents en un clin d’œil, ils déploient sur le plateau une large palette de jeu. Dirigés de main de maître, ils donnent vie à tout un bestiaire de personnalités toutes différentes les unes que les autres et font le show. Si on peut regretter une certaine vacuité, des scènes répétitives superflues, le charme désuet, un brin nostalgique, opère. Les effets cinématographiques presque chaplinesques, font le reste.


Loqiqueimpertubledufou, pièce au titre détonnant, tout droit sortie du roman de Lydie SalvayreLa Compagnie des spectres, n’en est pas moins une très belle filouterie que seule Zabou Breitmanpouvait réussir avec autant de talent, autant de délicatesse. Alors un mot encore, Bravo !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Loqiqueimpertubledufou de Zabou Breitman
Théâtre du Rond-Point – Salle Jean Tardieu
2bis av Franklin D. Roosevelt
75008 Paris
Jusqu’au 2 juin 2019
Durée 1h15 environ

adaptation et mise en scènede Zabou Breitman
AvecAntonin Chalon, Camille Constantin, Rémy Laquittant& Marie Petiot
Librement inspiré du travail documentaire d’Ilan Klipper, Anton Tchekhov & William Shakespeare
Quelques mots de Zouc
Assistanat à la mise en scène: Pénélope Biessy et Diane Derosier
Chorégraphiede Gladys Gambie
Acrobatie et chorégraphie de Yaung-Biau Lin
Clown: Fred Blin
Décor et scénographied’Audrey Vuonget Zabou Breitman
Costumes: Cédric Tirado et Zabou Breitman
Lumières: Valentin Paul et Zabou Breitman
Sonde Grégoire Leymarie
Réalisation sonde Tiphanie Bernet
Régie généralede Simon Stehlé
Régie plateau et habillage d’Amina Rezig

Crédit photos © Giovanni Cittadini Cesi et Crédit illustration © Stéphane Trapier

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