Couv_La vie devant soi © MATTHIEU EDET LA VIE DEVANT SOI S1-3_simon delattre_@loeildoliv

La vie devant soi ou l’amour en partage

Au cœur de Belleville, derrière une façade d’immeuble qu’on imagine décrépite, tout un microcosme d’êtres abîmés s’agite, vit, survit. En s’emparant avec délicatesse du roman mythique d’Emile Ajar, alias Romain Gary, Simon Delattre signe un bien joli spectacle qui, en mêlant avec ingéniosité les arts vivants, touche au cœur. Une belle leçon d’humanité.

« Peut-on vivre sans amour ? », cette question taraude le jeune Momo, ado d’origine arabe, vivant en pension chez l’étonnante Madame Rosa une femme juive âgée, usée, rescapée d’Auschwitz. Fils d’une prostituée, qui pour survivre « se défend avec son cul » comme dit la septuagénaire, qui s’est retirée du trottoir, avant de devenir vieille, laide et grosse, et de se reconvertir dans la garde d’enfants de ses anciennes collègues, le garçon de 10 ou 14 ans, ça dépend de qui demande, est un enfant curieux, qui questionne, avec appétence, le monde qui l’entoure. Les interrogations deviennent de plus un peu prégnantes, d’autant que sa mère de substitution, femme à la tendresse un brin revêche, décline à vue d’œil et perd la tête.

La vie de devant soi ©MATTHIEU EDET LA VIE DEVANT SOI S1-14_simon delattre_@loeildoliv

Avec une tendresse infinie, un amour pur, le petit homme en devenir prend soin de celle qui l’a élevé, essaie d’adoucir ses derniers jours, de lui offrir une fin digne, belle à l’image de l’enfance qu’elle lui a offerte. Prenant sur lui, il brave le médecin, le rassure, lui ment, brode des histoires abracadabrantesques pour mieux le berner. Pris dans les rets de ce duo improbable qu’un lien puissant, unique, terriblement humain uni, les spectateurs se laissent porter par les mots colorés, le verbe haut du dramaturge français.

En s’attaquant à ce monument de la littérature, prix Goncourt 1975, qui a fait couler beaucoup d’encre à la mort de son auteur, la mystification étant révélée, Emile Ajar, auteur prodige n’est autre que le talentueux Romain Gary, Simon Delattre, en collaboration avec Yann Richard, a choisi de resserrer l’histoire autour du couple Momo et Madame Rosa, reléguant les autres personnages ,du légendaire roman à des figures spectrales venant souligner la singulière délicatesse de ce drame intime et familier. Rappelant que les liens de sang ne font pas tout, le jeune metteur en scène, marionnettiste de formation, offre à cette relation filiale choisie un écrin bouleversant, une force tout en tendresse et sensibilité retenue.

La vie devant soi© MATTHIEU EDET LA VIE DEVANT SOI S1-5_Simon delattre_@loeildoliv

Livre de chevet qu’il trimballe depuis longtemps à ses côtés, Simon Delattre le relit régulièrement. La vie devant soi de Gary (Émile Ajar), ses personnages haut en couleurs, son écriture vive, gouailleuse, font partie intégrante de sa vie. En faire une pièce de théâtre est un défi qui lui tenait profondément au cœur. Et qu’il a, disons-le tout net, parfaitement réussi. Mêlant avec virtuosité les arts vivants, du chant à la comédie, de la tragédie aux marionnettes, le jeune et prometteur metteur en scène nous entraîne dans un univers à la frontière entre fiction fantasmagorique et réalité. Avec une tendresse infinie pour Momo et Madame Rosa, il donne au roman coloré des airs de conte pour enfants, de fable initiatique d’un ado obligé par les aléas de la vie à se confronter au monde des adultes.

Ici, dans ce décor imaginé par Tiphaine Monroty et Morgane Bullet, aux faux airs de Bobée ou de Jolly, où un salon, rappelant l’appartement pittoresque de la Mère à Titi de Renaud, est reliée au reste du monde par un grand escalier, rien n’est accessoire. Utilisés comme des costumes, des vêtements de substituion, les marionnettes, sortes de créatures surréalistes, prennent vie et donnent à l’ensemble un je-ne-sais-quoi de singulier, d’étrangement poétique.

La vie devant soi © MATTHIEU EDET LA VIE DEVANT SOI S1-19_Simon Delattre_@loeildoliv

Porté par le jeu habité des comédiens, époustouflante et vibrante Maia Le Fourn en Madame Rosa, Tigran Mekhitarian, ingénu et fougueux à souhait en Momo, et la présence évanescente et rockeuse de Nabilla Mekkid, qui prête sa voix légèrement fêlée et corps généreux à toutes les prostituées de la terre, cet hymne à la vie, un brin naïf souligne le texte de Gary et ensorcèle un public conquis.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’amore


La vie devant soi d’après le roman de Romain Gary (Émile Ajar)
Création au Théâtre Jean Arp
22 Rue Paul Vaillant Couturier
92140 Clamart

Tournée Théâtre de Sartrouville – Yvelines
du 15 au 18 janvier 2019

Mise-en-scène de Simon Delattre
Adaptation et assistanat à la mise-en-scène : Yann Richard
Avec Nicolas Goussef, Maia Le Fourn, Tigran Mekhitarian
Musique live : Nabila Mekkid (Nina Blue)
Scénographie de Tiphaine Monroty & Morgane Bullet
Création lumière : Tiphaine Monroty
Création son : Tal Agam
Construction du décor : Morgane Bullet & Clément Delattre
Stagiaire scénographie : Emma Bouvier
Construction des marionnettes : Marion Belot & Anaïs Chapuis
Costumes de Frédéric Gigout
Confection des costumes de Madame Rosa et du Rideau : Odile Delattre Adaptation LSF : Yoann Robert
Régie Générale : Jean-Christophe Planchenault
Régie lumière : Jean-Christophe Planchenault ou Chloé Libero
Régie son : Laurent Le Gall
Administration et production : Bérengère Chargé
Diffusion : Claire Girod

Cie Rodéo théâtre 

Crédit photos © Matthieu Edet

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