Fin de l’Europe, le portrait drôle, vibrant et monstrueux d’un continent à la dérive

À l’heure du bilan, de la mondialisation, de la montée du nationalisme, que reste-t-il des illusions, des rêves de cette vieille institution qu’est l’Union européenne ? À l’aune de son regard argentin, caustique, un brin cynique, Rafael Spregelburd gratte jusqu’à l’os différentes thématiques qui font le sel d’une civilisation et évoque avec une lucidité burlesque une société rongée par ses démons.

Devant un rideau rouge vif, face au public, une diva (lumineuse Aude Ruyter) fait son apparition. Robe de gala mordorée, elle entonne de sa voix légèrement voilée, presque opératique, La chanson de Jenny, ouverture de l’Opéra de Quat’sous de Bertolt Brecht. Très vite, la magie de l’instant est perturbée par l’irruption intempestive depuis les coulisses d’une jeune femme hyper-connectée. Téléphone collé aux oreilles, elle commente tout ce que chante l’autre, déforme ses propos faute d’une traduction précise. C’est le début de la fin. L’art lyrique, symbole d’une Europe créative, est mis à mal par la trivialité d’une société qui a perdu ses repères.

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Fort de ce prologue évocateur d’un monde qui touche à sa fin, qui ne semble plus estimer à sa juste valeur des œuvres devenues classiques, Rafael Spregelburd invite à un voyage surprenant, mortifère et burlesque, au cœur d’une Europe où tout se délite, où les désordres tant humains, sociaux, culturels, familiaux et économiques, se multiplient obscurcissant l’aura flamboyant et référentiel du vieux continent. Auscultant une à une les grandes thématiques qui font le fondement des sociétés, le dramaturge et metteur en scène argentin s’amuse à dresser un portait drôle et cynique de notre monde en une succession de huit saynètes toutes plus savoureuses et désopilantes les unes que les autres.

Se moquant, avec tendresse et espièglerie, des fantaisies et aberrations de certains tracés frontaliers, brocardant ingénieusement l’intelligentsia universitaire défendant une certaine vision de l’art confrontée à celle plus triviale que les masses diffusent sur le net, égratignant, avec une jubilation jouissive, une aristocratie décadente, extravagante qui a perdu tout sens des réalités, illustrant dans un tableau ubuesque, hilarant, comment le système de santé s’est perverti au contact d’un capitalisme forcené où le gain a pris la place du malade, montrant avec un malin plaisir comment l’argent corrompt toutes les relations humaines, même celles resserrées d’une fratrie qui se déchire le moindre cent d’un maigre héritage, enfin caricaturant dans un final apocalyptique le pillage sans vergogne par une industrie américaine conquérante et glamour des restes encore chauds et brillants d’une civilisation multiculturelle et déliquescente, Rafael Spregelburd esquisse de sa plume vive, ciselée, une fresque-fleuve fascinante, cynique et drôle d’une Europe à bout de souffle.

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Jouant des codes, des règles, mêlant les styles, les genres, le metteur en scène argentin sculpte avec maestria cet ensemble hétérogène et disparate pour dresser le bilan catastrophique d’un continent qui va à sa perte le plus gaiement du monde. Si l’on se laisse totalement captiver par cette pièce monstre, c’est que Rafael Spregelburd, dans le cadre du dispositif itinérant et transfrontalier L’école des Maitres, a su s’entourer d’une troupe de virtuoses venant des quatre coins de l’Europe. Danseurs, chanteurs, comédiens, tous excellent et envoûtent qu’ils soient crooners d’un soir, riches comtesses, professeure d’art hystérique et mal baisée, médecins incompétents plus intéressés par ses parties de squash que par ses patients, acteurs de série à la petite semaine. On est conquis par la présence ténébreuse, cabotine de Robin Causse, la voix ensorcellante de Deniz Özdoğan, le jeu de jambes d’Alexis Lameda-Waksmann, la fébrilité de drag queen de Julien Cheminade, le potentiel comique de Sol Espeche, la force virile d’Adrien Melin, la grâce électrique Valentine Gérard, la folie décalée de Sophie Jaskulski, l’élégance d’Aude Ruyter et enfin le charme déroutant d’Emilie Maquest.

N’hésitez pas, allez assister à cette Fin de l’Europe, une tragi-comédie burlesque divertissante qui pousse avec intelligence et finesse à la réflexion sur ce qu’est en train de devenir le vieux continent dévoré par le capitalisme, rongé par un nationalisme de plus en plus prégnant. Brillant !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Fin de l’Europe de Rafael Spregelburd
MC93 – Nouvelle salle
9 Boulevard Lenine
93000 Bobigny
jusqu’au 11 mars
Durée 4h15 avec entracte

mise en scène de Rafael Spregelburd en collaboration avec Manuela Cherubini
et assité de Federico Perrone
Avec Robin Causse, Julien Cheminade, Sol Espeche, Alexis Lameda-Waksmann, Adrien Melin, Valentine Gérard, Sophie Jaskulski, Emilie Maquest, Aude Ruyter, Deniz Özdoğan
Dramaturgie et traduction de Guillermo Pisani
Décor et lumières d’Yves Bernard
Vidéo de Quentin Vigier
Construction décor : Ateliers de la Comédie de Caen
Coproduction Comédie de Caen – CDN de Normandie, Comédie de Reims – CDN, Théâtre de Liège, Teatro Stabile di Genova
Création du 4 au 7 octobre 2017 à la Comédie de Caen.

Crédit Photos © Tristan Jeanne-Valès

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