Finir en beauté, les adieux doux-amers à la mère

En abordant le délicat sujet du deuil d’un être cher que l’on croyait éternel, Mohamed El Khatib parle, sans pathos, avec beaucoup de sensibilité et d’humour, de celle qui lui a donné la vie, le goût des gens, des autres. Il évoque, sans s’appesantir, avec drôlerie, sa peine, le manque, l’absence. Derrière les rires et les gentilles moqueries, il hurle son amour filial en un cri d’amour singulier et détonnant qui en déconcertera plus d’un.

Dans la cabane du Montfort théâtre, seuls, quelques objets, quelques carnets de notes, éparpillés sur une table de fortune, témoignent d’une présence. Une silhouette masculine se glisse sur cette scène désespérément vide. Très vite, elle prend possession des lieux, l’habite. La voix hésitante, voilée, Mohamed El Khatib se présente. Mêlant fiction et réalité, il raconte sa vie, son enfance. Il se penche sur ce passé pas si lointain. Il parle de ses origines marocaines, des deux cultures dans lesquelles il a été élevé. Enfin, il évoque sa mère, décédée.

Il est là, dans ce deuil douloureux, le sujet de ce singulier et étrange « seul-en-scène » : la mort de celle qui avait des étincelles dans les yeux quand il apparaîssait, lui, le fils prodigue, aura été pour le jeune homme un bouleversement et un déclic. Travaillant sur une pièce autour du passage entre sa langue maternelle, l’arabe, et la langue de Molière, la maladie fatale et fulgurante de celle qui lui a donné la vie et qui a toujours cru en lui, a été comme une révélation. Comment évoquer qui il était, d’où il venait, sans parler d’elle et de son absence à venir.

Afin de garder des traces de cette période de lente agonie, de cette mère, pilier de la famille, il se lance dans une collecte de documents qui vont nourrir sa créativité et son spectacle. Ainsi, il conserve précieusement les enregistrements de ses conversations avec un médecin, des photos, quelques vidéos où l’on voit le visage fatigué de cette femme malade, des mails de condoléances, un acte de décès, qui tels des cailloux dans sa mémoire émaillent et étayent son récit.

Est-on toujours au théâtre ou assiste-t-on à un moment de bascule où le personnage disparaît pour laisser place à l’être de chair et de sang ? La question se pose, tant ce « seul-en-scène » détonne. Litanie drolatique, Finir en beauté n’a rien de morbide, bien au contraire. Face à l’absence, Mohamed El Khatib ne souhaite pas s’appesantir sur la peine qui le submerge. Ce n’est pas ainsi qu’il veut se souvenir de sa mère. Lumineuse dans la vie, elle doit être vibrante, étincelante dans la mort. Ainsi, il explore la perte de cet être aimé sans pathos et avec beaucoup d’humour. Si parfois quelques larmes roulent sur nos joues, ce sont des éclats de rire salvateurs, tonitruants, qui parcourent le plus souvent une salle sous le charme de ce « non-comédien ».

Au-delà du texte en style très direct, qui mêle confessions intimes et réflexions personnelles, l’autre force de ce spectacle, c’est le refus de Mohamed El Khatib de théâtraliser cette litanie drolatique, ce portrait vibrant. S’affranchissant d’un jeu qui sonnerait faux, il préfère être l’acteur et le narrateur et ainsi, transmettre sans artifices les émotions qui l’assaillent.

Témoin malgré lui, le public est pris au piège de cette difficulté pour l’auteur d’épancher sa douleur. Si la peine est bien présente, si son cœur de fils saigne, les gentilles moqueries en masquent la force, en cachent pudiquement la violence. Cette ambivalence entre rires et larmes déconcerte et chamboule. On ressort ainsi essoré de ce « seul-en-scène » qui enchantera les uns et déroutera les autres.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Finir en beauté de et avec Mohamed El Khatib
Le Montfort Théâtre – cabane
106, Rue Brancion
75015 Paris
jusqu’au 26 novembre 2016
du mardi au samedi à 19h30 (sauf le 11 et 12 novembre)
cabane
durée 50 min 

Crédit photo © Anthony Anciaux – fonds Porosus

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Dernièrement

Aller à Haut