La Louve, fantaisie historique potache et machiavélique

Droite, fière, manipulatrice et ambitieuse, la Louve veille dans l’ombre de son grand dadais de fils, certes brillant mais coureur de jupons invétéré. Elle observe avec avidité la santé moribonde du monarque cacochyme, surveille les errances sexuelles de son terrible rejeton, et contrecarre avec malignité et ingéniosité tous les obstacles qui pourraient se dresser contre le royal avenir de sa progéniture. Incarnée magistralement par Béatrice Agenin, Louise de Savoie, mère du futur François 1er, sert de personnage central à la nouvelle fantaisie historico-comique imaginée par Daniel Colas. Spécialiste du genre, il s’inspire de faits réels et brode autour intrigues de cour, dialogues potaches et situations burlesques avec une félicité fort incertaine. Tirant sur la longueur, abusant des références en dessous la ceinture, il signe une pièce bancale, drôle, sauvée magnifiquement par le talent fou des comédiens…

Sur un plateau nu où seuls, deux candélabres sont posés, où un immense miroir sert de fond de scène, un homme tout de noir vêtu apparaît. Sombre, le visage fermé, il s’avance d’un pas résolu vers le public. Conteur de son état, il plante le décor de l’étonnant récit auquel il nous convie. Nous sommes en 1514. Le roi Louis XII (fantastique Patrick Raynal) est gravement malade et ses jours sont comptés. Faute d’héritier direct, c’est son lointain cousin et gendre, le jeune et volage François d’Angoulême (enfantin Gaël Giraudeau) qui devrait, à sa mort, ceindre la couronne de France. Loin d’être satisfait de cet arrangement, le vieux monarque décide de se jouer du sort qui ne lui a donné que des filles, et épouse, en dernière noce, la très sensuelle Mary Tudor (fascinante Coralie Audret), sœur d’Henry VIII. Malgré son état dégradé, il a le secret espoir d’engendrer enfin un enfant mâle, quitte à être aidé par l’amant de la belle, le bouillant Suffolk (épatant Adrien Mélin).

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Pour Louise de Savoie (magnifique Béatrice Agenin), duchesse d’Angoulême, il y a péril en la demeure. Avec ce remariage de dernière minute, les chances de voir son cher François monter sur le trône s’éloignent dangereusement. Femme de tête, machiavel en jupons, ne vivant que pour cet heureux jour, elle est bien décidée à tout faire pour que rien ne vienne entraver le royal destin de son fils, un peu trop fougueux. Jouant de ses charmes, manipulant les êtres, vitupérant sa pauvre belle-fille, la disgracieuse Claude de France (méconnaissable Maud Baecker), elle intrigue dans l’ombre avec finesse et intelligence, se battantavec la hargne d’une louve, pour garantir le fabuleux avenir de sa progéniture.

Roi visionnaire, mécène, grand homme d’Etat, François 1er le fut sans conteste, mais qu’en est-il du jeune homme qu’il était ?… Marié à la douce mais claudicante Claude, le bouillonnant Comte d’Angoulême ne peut se contenter d’une femme si peu ragoûtante. Porté sur la chose, il multiplie les conquêtes, quitte à cocufier son beau-père, et perdre son espoir d’être un jour Roi, en butinant de trop près la très troublante Mary.

C’est ce moment où tout peut basculer que Daniel Colas a souhaité mettre en scène. Mêlant faits historiques, anecdotes et fiction, il dresse un tableau fort réaliste de la Renaissance, oscillant entre paillardise et sombres complots. Opposant la libido galopante des hommes à l’intelligence politique des femmes, la balourdise du sexe dit fort à la roublardise machiavélique du sexe prétendu faible, il signe une pièce bancale et un rien caricaturale qui s’étire sur la longueur. Offrant aux trois comédiennes des textes ciselés et intelligents, il se perd dans humour potache en ce qui concerne ceux des comédiens. Cette dualité de ton brouille la vision d’ensemble de ce théâtre populaire qui peut, d’un clin d’œil, faire rire aux éclats ou laisser de marbre nos zygomatiques.

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Si on aurait aimé un peu plus de finesse dans l’écriture, on est agréablement saisi par le brio des comédiens. Avec aisance, tous se glissent dans leur personnage et nous embarquent dans une incroyable machine à remonter le temps. Béatrice Agenin est une louve impériale. Féroce, l’esprit vif, elle est cette mère prête à tout, même au pire, pour offrir à ses enfants, le meilleur, le plus beau, le plus étincelant. Maud Baecker, grimée et terriblement enlaidie, est parfaite en femme bafouée mais éprise à la folie de son trop beau et trop frivole mari. Gaël Giraudeau incarne à merveille ce libertin et paillard colosse que devait être François 1er. Enfantin, incapable de résister à une belle femme, toujours en rut, il sait être raffiné quand la situation l’exige. Coralie Audret, quant à elle, interprète avec délicatesse cette jeune reine, mariée de force à un grabataire, rêvant d’amour courtois. Effrontée ou bouleversante, froide ou passionnée, elle se lance à corps perdu dans cette course au trône, quitte à se brûler les ailes. Yvan Garouel s’amuse de son personnage, bégayant et niais. Adrien Melin est un rival de poids, tout en élégance et tromperie. Enfin, Patrick Raynal est parfait en vieillard débile et cacochyme.

Bon an mal an, malgré quelques longueurs et quelques lourdeurs, on se laisse séduire par ce spectacle potache et amusant qui nous entraîne dans les arcanes du pouvoir, dans les intrigues de cour et dans cette si cruelle et si flamboyante Renaissance.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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La louve de Daniel Colas
Théâtre de Bruyère
5, rue de la Bruyère
75009 Paris
A partir du 2 septembre
du mardi au samedi à 21h – matinée samedi à 16h, dimanche 15h30
durée 2h10 sans entracte

Mise en scène de Daniel Colas assisté de Victoire Berger-Perrin
Décor de Jean Haas
Costumes de Jean-Daniel Vuillermoz
Lumières de Kevin Daufresne
Musique de Sylvain Meyniac
avec Béatrice Agenin, Gaël Giraudeau, Coralie Audret, Maud Baecker, Yvan Garouel, Adrien Melin et Patrick Raynal

Crédit photos © Photo Lot

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