Parlons d’autre chose, portraits sans retouche d’ados en crise

Quelle fougue, quelle colère, quelle révolte, sommeillent dans le cœur de ses 9 élèves de terminale. En crise avec leur famille qui ne les écoute pas, avec une société faite de contraintes qui les emprisonne dans un trajet tout tracé, en manque de repères, ils vont se libérer de leur conscience, de ces carcans mortifères, plonger dans l’indicible pour mieux renaître dans un monde réinventé à leur image, plus humain, plus féministe. Portés par l’écriture étincelante et véloce de Léonore Confino et par l’ingénieuse mise en scène de Catherine Schaub, nos 9 comédiens en herbe explorent avec finesse et intelligence les rapports humains des jeunes d’aujourd’hui… Brillant !…

Dans une sorte de pénombre, neuf chaises d’écolier sont alignées. Dessus 8 filles, avachies, cheveux cachant leur visage, sont assises face au public. Coté jardin, c’est le seul garçon de la troupe qui se trouve installé de profil. Puis d’un seul mouvement, les neufs adolescents se lèvent, s’approchent du public, font face et se présentent. Chacun donnant son nom, son poids, sa taille, une anecdote sur sa personnalité et la classe dont il est issu, comme si c’était le nom d’un gang d’une confrérie les liant les uns aux autres. En effet, tous viennent du même lycée parisien d’un secteur plutôt aisé.

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Chacun se raconte, chacun parle des autres. D’une voix polyphonique, ils abordent les sujets de société qui les inquiètent, les figent dans un présent les empêchant d’aller de l’avant. Dans une cacophonie orchestrée de main de maître par Catherine Schaub, ils parlent de sexualité, d’amour, de chômage, de crise, de réseaux sociaux, de la place de femme, de son émancipation dans un monde encore trop machiste, de la colère qui bouillonne au fond d’eux. Lucides, ils cherchent de nouveaux moyens pour lutter contre les injustices, pour ne pas subir, pour que leur avenir soit différent de ceux de leurs parents. Malgré leur jeune âge, ils savent bien que la rue n’est plus la solution, ils vont réinventer le monde, se battre autrement.

Dans un grand cri, douloureux, violent, ils refusent le formatage imposé par une société mourante, d’incarner l’espoir que leurs parents ont fondé en eux. Ils se rebellent, s’inventent un monde de survie, une société secrète qui organisent des soirées « no limit ». L’alcool y coule à flots, les désinhibants, leur offrant une bouffé d’oxygène. Jusqu’au jour où tout vacille, où les jeux innocents deviennent cruels, violents, pervers. Finie l’adolescence choyée, protégée, ils doivent faire face à leurs actes.

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De son écriture ciselée, Léonore Confino s’intéresse à ces jeunes entre deux âges plus vraiment adolescents et pas encore adultes. Elle suit les rites initiatiques qui permettent le passage. Elle explore avec finesse la choralité de ses neufs élèves de terminale pour mieux peindre les rapports humains dans un monde sans repère et faire le portrait d’une société en perdition. Chaque parole a un sens, une pertinence. Pour cette pièce bouleversante et tellement ancrée dans le tangible, elle s’est laissée guider par ses comédiens en herbe. Elle les a écoutés et a construit les dialogues en s’inspirant de leur propres mots, de leurs propres pensées. L’effet est bluffant d’authenticité et de sincérité.

Afin de garder présente cette spontanéité et cette justesse de ton, la mise en scène de Catherine Schaub est volontairement physique, rythmée. Jamais le souffle ne retombe. Toujours en action, les 9 jeunes envahissent la scène, prennent possession de l’entièreté du lieu. Dès les premières secondes, on est happé dans un tourbillon qui jamais ne se calme, qui nous bouleverse et nous émeut jusqu’au cœur, jusqu’à l’âme.

Les répliques fusent et se répondent. Elles s’entrechoquent mais jamais ne se perdent. Ainsi, nous assistons à un affrontement cru, violent où chaque entité du groupe est soumise au regard des autres, il ne peut ,sous prétexte d’être rejeté, livré à la foule, qu’être solidaire. Chacun dépend des autres. Chacun n’existe que par l’appartenance au groupe.

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C’est d’ailleurs toute la force de la pièce : cette troupe soudée. Ils sont terriblement poignants ses 9 comédiens. Si chacun a son registre, tous jouent à l’unisson comme s’il était les entités d’un même corps. Alénior Barré séduit par sa voix légèrement traînante, et son côté « droopy » absolument craquant. Marion de Courville joue la carte de l’autorité de la fille forte et sûre d’elle. Faustine Daigremont glisse avec aisance sur la corde du sensible, suivie de prés par Solène Cornu. Marguerite Hayter laisse son démon intérieur se libérer et campe avec singularité la perversité naissante d’une fille enfermée dans une éducation trop rigide. Elise Louesdon charme par sa présence lumineuse et son interprétation au cordeau. Tout en sincérité, Léa Pheuplin campe l’ado incapable de garder un secret, toujours en décalage, elle ne peut mentir. Camille Pellegrinuzzi est une véritable force de la nature. Elle emporte tout sur son passage et interprète avec virtuosité les filles fortes au cœur tendre. Elle est magistrale. Enfin, Thomas Denis, seul homme de la troupe, vampirisé par ces huit amazones en devenir, offre à leur vindicte, sa candeur, sa pureté et sa sensibilité.

Ainsi, avec intelligence et ingéniosité, Léonore Confino et Catherine Schaub signe un spectacle coup de poing, bouleversant, humain qui prend aux tripes… En somme, une des pièces à ne pas rater de ce 50e festival OFF d’Avignon !

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé Spécial à Avignon


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Parlons d’autre chose , la nouvelle pièce de Léonore Confino fait les beaux jours du Nouveau Ring

Parlons d’autre chose de Léonore Confino
Festival OFF d’Avignon
Le nouveau Ring
Impasse Trial
84000 Avignon
du 7 au 30 juillet 2016 à 15H15
durée 1h30

reprise
théâtre Tristan Bernard
64, rue du Rocher
75009 Paris
Du jeudi au samedi à 19hOO

texte de Léonore Confino
mise en scène de Catherine Schaub
avec Aliénor Barré, Solène Cornu, Marion de Courville, Faustine Daigremont, Thomas Denis, Marguerite Hayter, Elise Louesdon, Camille Pellegrinuzzi, Léa Pheulpin

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