Barbarians, un ballet déroutant et hypnotique

Les sons transpercent. Les spots incandescents aveuglent et scannent la scène. Les gestes lents, puis rapides, frénétiques, tribaux, envoûtent et ensorcellent. Artiste dans l’âme, le chorégraphe israélien manie avec dextérité les éléments, les cisèle pour s’approcher au plus près des corps de ses danseurs. Il les habille d’ombres, d’éclairages tamisés, de lumières vives. Passant de l’électro au baroque, Hofesh Shechter met en mouvement la vie, les sentiments, les émotions, dans un ballet intense, puissant, qui secoue et ébranle …

Avant de pénétrer dans la salle du Théâtre de la Ville, un avertissement interpelle. En effet, il est conseillé aux personnes sensibles de se munir de bouchons d’oreilles en raison d’effets stroboscopiques qui peuvent être gênants. La question se pose, quels diaboliques effets a inventé le chorégraphe israélien pour nous surprendre ? La salle à peine plongée dans le noir, la réponse nous prend de court. Le son vrombit, mettant fin à un silence quasi religieux. Il ébranle nos corps. Les basses tapent au plus près du cœur. Puis, des faisceaux lumineux, scrutateurs, éblouissent. Ils inspectent les moindres recoins de la scène, de la salle. Tels des lumières sentinelles, ils recherchent un geste, un mouvement, un danseur perdu dans un espace vide, sombre.

barbarians_Hofesh Shechter Company_©Simona Boccedi_@loeildoliv

Subrepticement, une silhouette, tout de blanc vêtue, apparaît, immobile, avant de sombrer dans l’obscurité. Puis, elle est rejointe par cinq de ses semblables. Sur scène, 6 anges immaculés se meuvent au rythme des sonorités alternant musique électro et musique baroque. De plus en plus fort, les bruits stridents envahissent la salle, nous plongeant dans un univers hors du temps et de l’espace. Les gestes sont précis, amples, puis tronqués. Les mouvements élégants, délicats ou barbares. Tour à tour, les danseurs se déplacent en solitaire, de manière anarchique, ou en meute, en tribu. Passant du menuet de cour à une transe barbare, ils nous entraînent dans monde dual où s’enchevêtrent liberté individuelle et carcan de groupe.

Hypnotisé par ce ballet éclectique et disparate, par ce show digne d’un opéra pop-rock, on perd rapidement de vue le propos qui est d’autant plus illisible et complexe qu’il est brouillé par un dialogue insolite, entre une « voix off » féminine, rauque et électronique, et le chorégraphe israélien questionnant sur l’art, l’inspiration et les doutes. Une étrange litanie s’installe, où le prénom de ce dernier est répété à l’envi. Entre complaisance et égocentrisme, on s’interroge sur les sombres réflexions de l’artiste dans sa quête d’absolu, dans sa recherche de l’innocence perdue. Très vite, l’énergie, l’intensité, la force vitale, qui se dégagent des pas imaginés par Hofesh Shechter, ensorcellent et envoûtent, laissant le public exsangue. Cette première partie particulièrement soutenue s’achève sur un tableau naturaliste, poétique. Entièrement nus, habillés d’ombres et de lumières, les danseurs exposent leurs corps, leur pureté angélique, au regard inquisiteur d’autrui.

Après un entracte respiratoire, le chorégraphe continue ses interrogations sur le monde qui l’entoure. Il questionne le rapport au corps, aux autres. Portant des combinaisons lamées or, moulant leur impressionnante musculature, un quintet de danseurs s’élance dans l’espace vide. Les corps se cherchent, s’effleurent, se trouvent parfois avant de s’éloigner vers d’autres horizons. Seuls ou en tribu, ils tournent, virevoltent. Pris de soubresauts étranges, d’élans envoûtants, les gestes mécaniques se muent en une danse fluide, captivante. Les mouvements plus organiques, plus charnels, plus sauvages, invitent à la vie, au plaisir. Ils nous entraînent dans une bacchanale barbare, sublime, qui étourdit les sens, invite au lâcher-prise.

barbarians_Hofesh Shechter Company_part 3©Gabriele Zucca_@loeildoliv

Le bonheur des danseurs transcende la scène et touche le spectateur en plein cœur. Emporté par le flot de notes et les chorégraphies inventives d’Hofesh Shechter, il se laisse surprendre par le dernier acte de ce surprenant triptyque. Ici, plus de foule, plus de groupe, seulement deux êtres à la recherche l’un de de l’autre, entament une parade amoureuse. Plein d’humour et de tendresse, ce duo final, constitué d’un danseur en tenue tyrolienne traditionnelle et d’une femme en chemisier et pantalon sans forme, d’un autre temps, évolue sur le regard bienveillant des précédents interprètes. Plus intimiste, plus touchant, ce pas de deux montre la complexité des rapports humains, la difficulté à communiquer à deux, l’impossibilité d’échanger dans un couple, hors de la société. Alors qu’un voile de tristesse semble s’abattre sur la scène, que le temps semble suspendu, peut-être trop longtemps, le duo finit par être absorbé par le groupe dans une ultime danse, une ultime transe fascinante…

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


barbarians_Hofesh Shechter Company_part 1©Gabriele Zucca_@loeildoliv

Barbarians de Hofesh Shechter
Théâtre de la Ville
2, Place du Châtelet
75004 Paris
Jusqu’au 4 juin 2016
Du lundi au samedi 20h30, séance supplémentaire samedi à 14h30
Durée 1h50 avec entracte

chorégraphie de Hofesh Shechter
avec la Hofesh Shechter Company

Crédit photos © Simona Boccedi et© Gabriele Zucca

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