Déesses et Démones, le rêve céleste et envoûtant de Blanca Li

Deux femmes, deux danseuses, tour à tour déesses ou démones, deux styles, s’affrontent, se confrontent et s’allient dans une lutte acharnée, un combat céleste. Tout les oppose. L’une est sèche, hiératique, anguleuse et racée. L’autre, douce, ronde, souple et charnelle. L’une a été à l’école du flamenco et de la rue, l’autre sort tout droit du sérail classique du Bolchoï. Et pourtant, entre ombre et lumière, entre noir et blanc, entre feu et glace, leurs corps au diapason sont mus par la même passion viscérale de la danse. Le geste précis, tantôt ample, tantôt saccadé, les mouvements fluides, séduisent et envoûtent. En célébrant la femme dans toute sa complexité, Blanca Li, et sa complice de Maria Alexandrova, signent une ode intense et belle… Ensorcelant !…

 Deesses_et_demones_Maria_Alexandrova_©Vincent_Pontet_@loeildoliv

Dans l’obscurité la plus totale, les premières notes de musique résonnent. Puis, lentement, les projecteurs éclairent un point de mire sur scène. En ombre chinoise, une silhouette longiligne, élancée, apparaît. Elle a tout des attributs d’une déesse ou d’une divinité grecque, longue jupe fluide, cheveux relevés formant une couronne. Les mouvements souples, amples, les poses appuyées, lascives, rappellent les dessins de certains vases ou certaines amphores antiques. Un savant jeu de lumières et de stores vénitiens renforce l’effet et trouble notre perception, laissant flotter une impression d’irréalité. Est-ce un être fantastique, un hologramme, une nymphe ou une femme, tout simplement ? Chacun se fera son opinion en fonction de son imagination, sa perception du monde. La lumière s’intensifie. Le corps de la danseuse se détache. Il est solaire, magnétique. Les courbes sont douces, les bras arrondis, les gestes graciles, élégants. La technique est parfaite. Les mouvements sont charnels, délicats. La gestuelle précise. Sans aucun doute, c’est Maria Alexandrova.

Après un solo envoûtant, l’étoile du Bolchoï, toute de blanc vêtue, s’éclipse. Le noir et le silence s’installent à nouveau. Une nouvelle musique, plus volcanique, retentit. Une autre silhouette, plus sèche, plus musculeuse, se dévoile. Même coiffure, même robe, elle est le négatif de la première, plus sombre, les mouvements plus saccadés, plus tranchés. La gestuelle torturée, cinglante comme un fouet, contraste avec les volutes plus souples de la ballerine. On reconnaît au premier coup d’œil Blanca Li.

Deesses_et_demones_Blanca_Li_Rouge_©Vincent_Pontet_@loeildoliv

Très vite, on assiste une lutte intense, folle, belle, entre les deux danseuses. Chacune, riche de ses préceptes, de ses expériences, de son vocabulaire chorégraphié, répond à l’autre. L’une est lumineuse, rayonnante, alors que l’autre est ténébreuse, vénéneuse. De contrastes en oppositions, la chorégraphe andalouse, épaulée par l’étoile russe, s’amuse à brouiller les pistes. Il n’y a pas une déesse et une démone, il n’y a pas le feu et la glace, mais deux femmes, deux danseuses, l’une classique, l’autre contemporaine, qui s’affrontent, se jaugent et s’allient.

Par petites touches, elles construisent le portrait de la femme dans sa complexité et sa multiplicité à travers les âges et les mythes fondateurs. De la divinité toute puissante au sexe faible, de la sorcière à la blanche colombe, de la féministe à l’être humain, elles sont une et plurielles. Tour à tour, danseuse de flamenco virevoltante dans une robe rouge sang aux pans ondulant autour d’elle en vagues sublimes, ou vestale masquée à la pureté virginale, ou fleurs aux mille couleurs, Maria Alexandrova et Blanca Li rendent hommage à la femme dans un bal céleste intense et émouvant. La cambrure d’un dos, la sensualité d’un geste, l’agilité d’une main, l’arabesque d’une jambe tendue, tout évoque l’être féminin doux et puissant, charnel et rageur, ambigu et entier.

 Deesses_et_demones_Blanca_Li_Fleurs_©Vincent_Pontet_@loeildoliv

Fort de ses spectacles précédents et notamment du sublime Jardin des délices, inspiré par la célèbre et ensorcelante peinture de Jérôme Bosch exposée au Prado, Blanca Li s’appuie sur un jeu d’hologrammes multipliant à l’envi les silhouettes des prêtresses grecques, entourant les pécheresses de serpents tentateurs, ou couvrant la scène de fleurs imaginaires. Ainsi, le spectateur est entraîné dans de multiples univers propices à la rêverie et à l’enchantement. Les costumes signés de ses amis créateurs  – Jean-Paul Gaultier, Azzedine Allaïa ou Stella McCartney – dessinent les corps, soulignent les formes et magnifient les gestes et les mouvements des deux danseuses.

Porté par ce duo divin d’une force rare et d’une étonnante beauté, le public a bien du mal à émerger du songe étrange et puissant auquel il vient d’être convié. Si, parfois, la chorégraphe andalouse a cédé à quelques facilités scénographiques, abusant d’effets visuels, elle a su trouver le bon tempo pour être en parfaite harmonie avec la danseuse russe, entraînant les spectateur dans un ballet féérique, puissant et envoûtant… Véritable hymne à la vie et à la femme… Bravo !…

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Deesses_Demones_Blanca_Li_@loeildoliv
Au théâtre des Champs-Elysées, Blanca Li revisite la mythologie dans son nouveau ballet Déesses et Démones

Déesses et Démones de Blanca Li
Théâtre des Champs-Elysées
15, Avenue Montaigne
75008 Paris
du 22 décembre2015 au 3 janvier 2016
Du mercredi au samedi à 20 h et le dimanche à 17h
Durée du spectacle : 1h20 sans entracte

Blanca Li direction artistique
Blanca Li, Maria Alexandrova chorégraphie et danse
Tao Gutierrez musique
incluant les arrangements psychoaccoustiques de
La Danse Macabre de Camille Saint-Saëns, le Concerto n° 1 pour Piano et Orchestre de Chopin, la Serenata arabe d’Albeniz
enregistrées par l’orchestre MAD4STRINGS
Carlos Martin direction
Gherardo Catanzaro piano
Carlos Koschitzky et Enrico Barbaro Musique mixée
Pierre Attrait scénographie
Charles Carcopino vidéo
Caty Olive lumières

Merci à Azzedine Alaïa, Jean-Paul Gaultier, Stella McCartney et Sophie Théallet pour les costumes, à John Nollet pour les coiffures et perruques et à Erik Halley pour les accessoires

Crédit photos © Vincent Pontet

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