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Les heures souterraines d’Anne Loiret … Peinture hyperréaliste d’une société à la dérive

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Les Heures souterraines de Delphine de Vigan, adaptée au Théâtre de Paris par Anne Loiret

Des visages tristes, impassibles, presque sans âme, croisés dans les dédales du métro parisien, Delphine de Vigan tire un portrait lucide, peu réjouissant et doux amer de notre société. Sans jugement et avec compassion, elle croque la vie de deux êtres à la dérive : l’un mis sur la touche dans son travail, l’autre blessé dans un amour unilatéral. Entre désespoir et humour forcé, leurs destins s’entrelacent sans jamais se rejoindre, subtilement évoqués par la sobre mise en scène d’Anne Kessler et le jeu tout en retenue d’Anne Loiret et de Thierry Frémont. Si le sourire pointe parfois, la dure réalité de la vie rattrape et engloutit…

L’argument : Mathilde travaille dans une grande entreprise. Jacques, son supérieur hiérarchique, lui fait subir « une somme de petites choses insignifiantes, qui, isolées les unes des autres relèvent de la vie normale d’un service, mais dont l’accumulation n’a qu’un seul objectif : il veut sa peau ! »
Thibault est médecin urgentiste. Il aime Lila, mais en dehors d’un lit, elle « lui échappe, se dérobe. Elle ne l’embrasse pas, ne glisse pas sa main dans son dos, ne caresse pas sa joue, le regarde à peine. »
Aujourd’hui, le 20 mai : « Il faut que quelque chose se passe. Quelque chose d’exceptionnel. Pour sortir de là. Pour que ça s’arrête« .
Mathilde et Thibault ne se connaissent pas.

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Mathilde (touchante Anne Loiret) en pleine crise d’insomnie © DR – Théâtre de Paris

La critique : Dans un décor blanc immaculé rappelant les murs du métro, une femme d’une quarantaine d’année dort. C’est Mathilde (émouvante Anne Loiret). Mère célibataire, elle bosse dans une grande boîte, adjointe du chef de la communication. Elle semble avoir une vie parfaitement épanouie. Très vite, l’idyllique tableau s’effrite. Il est 3 heures du matin, elle est en pleine crise d’insomnie, épuisée, laminée. Suite à une parole malheureuse, son charmant patron, son « pygmalion », est devenu son tortionnaire, son bourreau. Victime d’un harcèlement moral violent, elle lutte avec l’énergie du désespoir. Les armes ne sont pas égales. La défaite semble inévitable.

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Thibault (étonnant Thierry Frémont) face au doute de sa vie amoureuse ©DR – Théâtre de Paris

Dans un coin de la scène, Thibault (fantastique Thierry Frémont) assis sur les toilettes d’un hôtel en bord de mer, réfléchit à sa vie. Ce médecin de terrain, confronté à la misère humaine et au manque de tissu social dans une société individualiste, est amoureux fou de Lila. Aisé, il semble avoir la vie parfaite. Mais sa passion ne semble pas réciproque. A sa tendresse, la jeune femme répond par une froide indifférence. Elle semble ailleurs indifférente. Incapable de supporter plus longtemps cette situation qui le fait profondément souffrir, il décide d’y mettre fin. Si dans les premiers temps, il paraît soulagé, très vite, sa vie devient terne, sans relief. L’impossibilité de prendre du recul dans son travail va le miner de façon lancinante. La détresse de ses patients va l’atteindre, le blesser irrémédiablement.

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Deux êtres à la dérive incapable de se (re)connaître ©DR- Théâtre de Paris

On est le 20 mai. Un jour unique, une voyante l’a prédit. Leur vie doit changer. Et pourtant, plus la journée avance, plus ces deux êtres à la dérive s’enfoncent dans l’obscurité. Chaque lueur d’espoir est aussitôt éteinte, mais jamais ils ne cèdent à la fatalité. Coûte que coûte, survivre. Dans ce Paris souterrain où une population stressée, pressée, grouille sans faire attention à l’autre, nos deux écorchés en quête de rencontre vont-ils se croiser, s’effleurer, se toucher, se sauver ?

Avec justesse et empathie, Delphine de Vigan dépeint ce chassé-croisé incessant. Cette matière étonnamment humaine, qui contraste avec la sauvagerie et la bestialité du quotidien citadin, Anne Loiret l’a enrichie de son propre regard, à la fois tendre et doux. Bien que le mélodrame pointe à chaque mot prononcé, Les heures souterraines est loin d’être une tragédie. Evitant le voyeurisme et la critique facile, elle est une fenêtre sur notre société contemporaine où l’individualisme est maître. Devant la force du texte, la mise en scène sobre d’Anne Kessler souligne les errances de la société et l’incapacité des êtres à se rencontrer.

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Le vague à l’âme d’un médecin en perdition © DR – Théâtre de Paris

Dans ce labyrinthe où les êtres se croisent sans se voir, sans se connaître, se reconnaître, Thierry Frémont déploie une nouvelle fois son jeu tout en nuances et incarne un Thibaut vulnérable  et sombre. Avec élégance et sensibilité, Anne Loiret donne corps à une Mathilde plus vraie que nature. Passant d’un humour mordant à l’abattement le plus total, la comédienne semble subir à l’unisson de son personnage, ce pernicieux et destructeur harcèlement moral.
L’adaptation du roman de Delphine de Vigan est intéressante et poignante. Certainement en raison de la complexité du sujet, le texte semble trop sage et manque d’un peu de sel. Faute d’être bousculé et bouleversé par ces destins teintés de mélancolie, le spectateur passe un moment agréable qui laisse derrière lui une légère impression d’inachevé, contrebalancée par l’intérêt porté aux maux de notre société…

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Mathilde lutte avec l’énergie du désespoir © DR-Théâtre de Paris

Les heures souterraines d’Anne Loiret
Théâtre de Paris – Salle Réjane
15, rue blanche
75009 Paris
Jusqu’au 12 juillet 2015
Du Mardi au Samedi à 21h00
Représentation supplémentaire le samedi à 17h00 et le dimanche à 15h30

D’après le roman de Delphine de Vigan
Adaptation d’Anne Loiret
Mise en scène d’Anne Kessler de la Comédie Française
Avec Thierry Frémont et Anne Loiret

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